«On ne sait pas que j’en ai bavé»
Jacques-Étienne Bovard écrit en Suisse romande, depuis près de trente ans. Il aime ce pays et ses gens, et nous dit ses passions multiples. Rencontre autour de son dernier livre.
Comment vit-on ici comme écrivain?
C’est à la fois beaucoup de solitude et beaucoup d’indépendance. L’exiguïté de ce pays exclut de pouvoir vivre de sa plume. J’enseigne à plein temps, je n’écris que par plaisir et passion, sans aucune espérance de jackpot. Cela dit, je fais très exactement ce que je veux, quand je veux et comme je veux.
Vous n’en êtes pas moins, à l’échelle de ce pays, une des stars du paysage littéraire. N’avez-vous pas envisagé de quitter la Suisse pour Paris?
Rien ne me fera quitter la Suisse. Je suis profondément attaché à ce pays, dont j’aime les gens, les paysages, beaucoup de choses.
La Cour des grands , votre dernier roman, est l’histoire d’un jeune prof de judo, devenu auteur de romans de gare, qui rêve d’écriture, la vraie, la grande. Mais qui sont les «grands»?
Bonne question… Une scène décisive se passe dans l’Ossuaire de Douaumont, où reposent cent trente mille corps non identifiés de la guerre de 1914: être confronté à cela ramène les choses à leur juste place horizontale. Comme disait Céline, invoquer sa postérité, c’est faire un discours aux asticots. Être grand, en quoi que ce soit, c’est être soi-même dans la verticalité de l’instant. Les grands sont ceux qui cherchent leur propre vérité, avec ténacité et sans concessions.
Comment avez-vous créé les personnages de Montavon et de Xavier?
Tout simplement, je me suis amusé à m’inventer deux doubles: Montavon le «sérieux», le «sacré», c’est moi avec quinze ans de plus et la tête enflée à l’hélium de la vanité. Xavier le judoka, le pisse-copie, c’est moi aussi, en accentuant le côté gamin, farceur, candide. Je me suis pour ainsi dire étiré dans ces deux avatars antinomiques de moi-même. Je les habite totalement, et me reconnais aussi bien dans l’un que dans l’autre, à la fois si antagonistes et près de se serrer la main.
Une envie de réconciliation avec vous-même?
Disons plutôt la quête d’un équilibre, d’un élargissement. Je me suis amusé aussi à mêler plusieurs styles: farcesque, académique, populaire, lyrique. Le destin de mes écrits m’est relativement égal. Je ne suis pas connu en France, mais je m’en accommode très bien. En 1991, j’avais envoyé le manuscrit de La Griffe à dix grands éditeurs parisiens. Dix refus plus tard, je suis allé voir Bernard Campiche au Salon du livre et mon manuscrit lui a plu. Il m’a envoyé un contrat, et voilà. Ont suivi sept autres romans, des nouvelles, un récit autobiographique.
Les Suisses sont-ils mal aimés ou méprisés à Paris?
À part peut-être Ramuz, Chessex, Pascale Kramer, Noëlle Revaz, Jean-Michel Olivier et peu d’autres, nous ne présentons pas d’intérêt prioritaire dans un pays où paraissent déjà six cents à sept cents romans chaque année. Être loin de Paris, c’est aussi ce qui fait le charme de ce pays. L’immédiateté, les rapports directs d’écrivain à libraire et lecteurs. Pas de réseaux ou presque, pas d’enjeu financier important, pas de contrainte…
À chaque roman, vous explorez un univers différent.
Je fais ou ai fait de la photo, de la musique, de la pêche, de l’équitation, du judo, etc. Je m’intéresse à beaucoup de choses, qui ensuite nourrissent ce que j’écris. Quand je décris un violoniste qui se remet à jouer, je ne serais pas crédible si je n’avais moi-même joué du violon pendant vingt-cinq ans.
Quand on évoque le milieu littéraire romand, on a l’impression d’un microcosme fait de rivalités et de gens qui se jalousent et se détestent cordialement.
Je me sens de plus en plus décalé. Je vis isolé à la campagne, à l’écart de tout, et je ne me reconnais pas dans ces descriptions. J’ai beaucoup d’amis parmi les auteurs romands: Barilier, Bühler, Moeri, Layaz, Sylviane Roche, Anne Cuneo et bien d’autres. Je ne me connais pas d’ennemis. Je crois bêtement qu’on gagne plus à additionner qu’à soustraire.
Vos maîtres?
Il y en a trop. Disons que j’ai commencé à me passionner pour la littérature en lisant simultanément Homère et San-Antonio.
Comment et quand écrivez-vous, parmi vos multiples activités?
J’ai une grande puissance de travail, qui me permet de travailler n’importe quand: tôt le matin ou la nuit, en vacances ou le week-end. Je n’ai pas de rituels particuliers. Je travaille lentement mais régulièrement. Je fais des ébauches de plan, après quoi les personnages prennent leur envol, ou carrément la barre du navire. J’écris en raturant, en corrigeant, en reprenant, c’est pathétique, même mon ordinateur n’arrive pas à suivre. Quand on me complimente sur ma facilité, on ignore combien j’en ai bavé pour me hisser jusqu’à cette apparence. Je suis d’ailleurs fasciné par Simenon. Quand je pense qu’il a écrit par exemple Le Bourgmestre de Furnes en huit jours!
Jacques-Étienne Bovard Un romancier de talent et à succès
Parcours. Né le 17 novembre 1961 à Morges. Après quoi, «parcours classique», dit-il: études de lettres, puis enseignement au Gymnase de la Cité à Lausanne. Une vie ordinaire habitée de beaucoup de passions. Publie ses premiers récits en 1982.
Fidélité. Dès 1992, date de sortie de La Griffe , son premier roman chez Bernard Campiche, il demeure fidèle à son éditeur.
Succès. Chaque livre de Bovard est synonyme de succès – traductions, rééditions en poche, quelque quinze mille exemplaires vendus. Rare ici.
Prix. Une écriture «impliquée et engagée», dit la critique, un ton mordant, caustique, agaçant, drôle ou cynique. Un talent couronné par de nombreux prix (Prix des Auditeurs, Rambert, Lipp…).