Alexandre Voisard, 75 ans, poète et citoyen engagé, dans le bilan d'un siècle plein d'espérances et d'inquiétudes. Rencontre dans le Jura.
Savez-vous que vous avez ce matin rendez-vous avec Alexandre Voisard? Mais qui donc? Le Voisard poète qui s'engageait pour la cause jurassienne et qui disait haut «La liberté à l'aube»? Qui? Ce Voisard qui travaillait à la Poste? Celui qui a été libraire? Celui qui fut comédien? Celui qui a fait de la politique, député et délégué aux Affaires culturelles? Ou ce Voisard qui fut vice-président de Pro Helvetia? Qui donc?
Mais tous ces qui n'en sont qu'un seul: arrêtez-vous, c'est ici, maintenant, qu'il habite. Là, nous venons de passer la frontière française, mais le Jura suisse est à deux coups d'aile. C'est ici, rue de la Vendeline, à Courtelevant. Là où Alexandre Voisard vit, écrit et où il vient de fêter ses septante-cinq ans. Et où il va, dit-il, «le mieux possible étant donné mon âge et mes antécédents, en tout état de cause je suis mobile, lucide, et quoi d'autre...»
Mais comment, Alexandre Voisard, vous sentez-vous dans ce monde d'aujourd'hui? «En réalité j'essaie de faire bonne figure, mais je ne suis pas très heureux de l'état du monde. Parce que je fais partie d'une génération qui pensait pouvoir agir efficacement sur la société, l'améliorer, et qui s'est fait blouser: toutes nos belles espérances se sont écroulées...
»J'entends la génération qui a suivi se plaindre de l'état dans lequel ma génération a laissé ce monde. Visiblement les hommes sont plus malheureux qu'avant, plus pauvres, certains se sont remplis les poches, c'est vrai, mais ils sont très minoritaires et veillent à le rester.
»Mais pour les autres, il y a une paupérisation qui n'est pas seulement matérielle, il y a une désespérance grave. Et moi, je ne peux pas me dire tant pis, j'ai tiré mon épingle du jeu, ce n'est pas possible. Je ne me plains pas de mon sort, mais je vois que le sort des hommes a empiré, alors qu'on avait tout pour qu'il s'améliore.»
On était parti sur une orbite qui permettait de rêver tout haut que des biens matériels finiraient par atteindre les plus pauvres et qu'on ne pourrait chanter que l'espérance, mais ne pas nous plaindre dans des élégies de l'état de déréliction du monde tel qu'on doit bien le constater aujourd'hui.»
Et le Jura, Alexandre Voisard, cet espoir du Jura que vous avez participé à rendre indépendant... «Je pense qu'il y a trente ans on avait pour le Jura des espérances au diapason de cette grande espérance de société.»
C'est-à-dire qu'on s'engageait sans retour dans une société d'abondance qui nous a fait défaut brutalement. Et je dirais que l'aventure jurassienne a coïncidé avec ces soubressauts de l'Histoire: le rêve qui avait été nourri était dans le bouillonnement de cette espérance qui a suivi Mai 68.
»Or quand l'état du monde s'est aggravé, le Jura a dû se construire dans des circonstances sociales, économiques difficiles.
»On peut dire très objectivement aujourd'hui que le rêve ne s'est pas complètement réalisé.»
Mais il n'empêche, je crois, que les Jurassiens ne regrettent pas d'avoir fait ce pas-là, qu'il était important et qu'en soi, en germe, il porte encore des espérances ne serait-ce que celle de réunir le pays historique. Mais au-delà, à travers cette idée, comme le rêve originel, celui d'une société meilleure qui commençait par mettre de l'ordre dans son ménage, pour arriver à maîtriser son propre destin qui est au bout de l'idée d'indépendance.»
De quel monde rêvez-vous pour vos dix petits-enfants? «D'un monde tel qu'on l'avait rêvé à trente ans: un monde de justice et de progrès. Mais un progrès intellectuel et moral qui accompagne le progrès matériel. Ce rêve qui nous a un peu déçu. »J'aimerais disparaître avec l'espoir qu'il sera porté, incarné et réalisé par mes petits-enfants.»
Un poète, aujourd'hui, à quoi sert-il? «Je crois que le seul rôle qu'il peut décemment jouer, c'est d'interpeller. Le poète est un interpellateur, il pose les questions, il les reformule.»
Je crois que pour bien comprendre une question, si on veut tenter une réponse à la question, il faut la reformuler interminablement, d'une autre manière.
»Le progrès au bout du compte serait de savoir reformuler régulièrement toutes les questions fondamentales, de la vie humaine, de la présence de l'homme dans le monde, sur notre planète et bientôt au-delà, afin de trouver un sens à tout cela...»
Parce que ce qui manque le plus aujourd'hui, c'est l'acceptation d'un sens. C'est ce qui fait défaut le plus.»
Poésie I
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Revue de presse1
Alexandre Voisard, 75 ans, poète et citoyen engagé, dans le bilan d'un siècle plein d'espérances et d'inquiétudes. Rencontre dans le Jura.
Savez-vous que vous avez ce matin rendez-vous avec Alexandre Voisard? Mais qui donc? Le Voisard poète qui s'engageait pour la cause jurassienne et qui disait haut «La liberté à l'aube»? Qui? Ce Voisard qui travaillait à la Poste? Celui qui a été libraire? Celui qui fut comédien? Celui qui a fait de la politique, député et délégué aux Affaires culturelles? Ou ce Voisard qui fut vice-président de Pro Helvetia? Qui donc?
Mais tous ces qui n'en sont qu'un seul: arrêtez-vous, c'est ici, maintenant, qu'il habite. Là, nous venons de passer la frontière française, mais le Jura suisse est à deux coups d'aile. C'est ici, rue de la Vendeline, à Courtelevant. Là où Alexandre Voisard vit, écrit et où il vient de fêter ses septante-cinq ans. Et où il va, dit-il, «le mieux possible étant donné mon âge et mes antécédents, en tout état de cause je suis mobile, lucide, et quoi d'autre...»
Mais comment, Alexandre Voisard, vous sentez-vous dans ce monde d'aujourd'hui? «En réalité j'essaie de faire bonne figure, mais je ne suis pas très heureux de l'état du monde. Parce que je fais partie d'une génération qui pensait pouvoir agir efficacement sur la société, l'améliorer, et qui s'est fait blouser: toutes nos belles espérances se sont écroulées...
»J'entends la génération qui a suivi se plaindre de l'état dans lequel ma génération a laissé ce monde. Visiblement les hommes sont plus malheureux qu'avant, plus pauvres, certains se sont remplis les poches, c'est vrai, mais ils sont très minoritaires et veillent à le rester.
»Mais pour les autres, il y a une paupérisation qui n'est pas seulement matérielle, il y a une désespérance grave. Et moi, je ne peux pas me dire tant pis, j'ai tiré mon épingle du jeu, ce n'est pas possible. Je ne me plains pas de mon sort, mais je vois que le sort des hommes a empiré, alors qu'on avait tout pour qu'il s'améliore.»
On était parti sur une orbite qui permettait de rêver tout haut que des biens matériels finiraient par atteindre les plus pauvres et qu'on ne pourrait chanter que l'espérance, mais ne pas nous plaindre dans des élégies de l'état de déréliction du monde tel qu'on doit bien le constater aujourd'hui.»
Et le Jura, Alexandre Voisard, cet espoir du Jura que vous avez participé à rendre indépendant... «Je pense qu'il y a trente ans on avait pour le Jura des espérances au diapason de cette grande espérance de société.»
C'est-à-dire qu'on s'engageait sans retour dans une société d'abondance qui nous a fait défaut brutalement. Et je dirais que l'aventure jurassienne a coïncidé avec ces soubressauts de l'Histoire: le rêve qui avait été nourri était dans le bouillonnement de cette espérance qui a suivi Mai 68.
»Or quand l'état du monde s'est aggravé, le Jura a dû se construire dans des circonstances sociales, économiques difficiles.
»On peut dire très objectivement aujourd'hui que le rêve ne s'est pas complètement réalisé.»
Mais il n'empêche, je crois, que les Jurassiens ne regrettent pas d'avoir fait ce pas-là, qu'il était important et qu'en soi, en germe, il porte encore des espérances ne serait-ce que celle de réunir le pays historique. Mais au-delà, à travers cette idée, comme le rêve originel, celui d'une société meilleure qui commençait par mettre de l'ordre dans son ménage, pour arriver à maîtriser son propre destin qui est au bout de l'idée d'indépendance.»
De quel monde rêvez-vous pour vos dix petits-enfants? «D'un monde tel qu'on l'avait rêvé à trente ans: un monde de justice et de progrès. Mais un progrès intellectuel et moral qui accompagne le progrès matériel. Ce rêve qui nous a un peu déçu. »J'aimerais disparaître avec l'espoir qu'il sera porté, incarné et réalisé par mes petits-enfants.»
Un poète, aujourd'hui, à quoi sert-il? «Je crois que le seul rôle qu'il peut décemment jouer, c'est d'interpeller. Le poète est un interpellateur, il pose les questions, il les reformule.»
Je crois que pour bien comprendre une question, si on veut tenter une réponse à la question, il faut la reformuler interminablement, d'une autre manière.
»Le progrès au bout du compte serait de savoir reformuler régulièrement toutes les questions fondamentales, de la vie humaine, de la présence de l'homme dans le monde, sur notre planète et bientôt au-delà, afin de trouver un sens à tout cela...»
Parce que ce qui manque le plus aujourd'hui, c'est l'acceptation d'un sens. C'est ce qui fait défaut le plus.»