Grand-Mère et la mer

Genre
Roman
Année de parution
2019
ISBN
978-2-88241-452-6
Nb. de pages
136

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Revue de presse
7

Janine Massard évoque le décalage des générations

Janine Massard évoque le décalage des générations
Dans son dernier roman, Grand-Mère et la mer , la Vaudoise Janine Massard dissèque les pensées et les comportements des générations à travers Claire, la grand-mère née à la fin du XIXe siècle, qui rêve de voir la mer, et sa petite-fille Line qui n’a pas froid aux yeux: indépendance (relative) et voyages. De quoi fasciner l’aïeule, qui demande à la gamine de l’emmener voir la Grande-Bleue. Dans les années 1960, rien n’est plus naturel que l’aventure sur les routes du monde.
Aussitôt demandé, presque aussitôt réalisé. Line prend une semaine de congé et hop, direction le Sud. Et si l’improvisation comporte quelques inconvénients, la jeune femme règle ça d’un coup de cuillère à pots. Pour Claire, c’est une révolution. Découvrir la Méditerranée s’accompagne d’angoisses non dites et de ressassements dus à une éducation qui transformait, jusque dans les années 1960, la femme en animal bien dressé, soumis à l’homme. Tout y est, le regard des autres, le protestantisme à outrance, la voisine darbyste au tempérament empreint de fiel, la mauvaise conscience – les curés empestant l’alcool derrière leur grille du confessionnal sont là, eux aussi. Pour un peu, la grand-mère s’excuserait d’exister. Mais elle n’est pas sotte, si elle jalouse un peu la jeunette, elle l’admire pour son insolent libre arbitre. De quoi ruminer face au paysage qui se dévoile à elle.
Dans cet ouvrage de Janine Massard – qui fait une large place aux questionnements féminins, notamment le droit de vote – la Suisse apparaît en filigrane comme le vrai pays de nains de jardins qu’il est, propre en ordre, obscur et résigné, c’est du moins le sentiment que laisse Claire aux lecteurs. Car au-delà du comportement de Line, qui suit la mouvance des trente glorieuses, l’univers féminin est loin d’avoir acquis la liberté. Et c’est peut-être dans la répétition des pensées, dans les silences que les deux voyageuses observent, comme malgré elles – pour ne pas blesser l’autre – que se dessine le fossé des générations et les aspirations à se hisser au rang d’être humain égal à l’homme.
Si la vieille dame se laisse séduire par la magie d’une géographie fantasmée devenue réalité, elle ose à peine entrer dans l’eau salée, cette eau qui ne lave en rien l’éducation et les rites appris de force durant une vie. Et hormis le dôme de Milan entrevu au retour, la grand-mère ne profitera pas du voyage pour visiter des monuments témoins de l’Histoire humaine, comme si ce Dôme incarnait finalement le tragique destin de cette humanité qui passe et trépasse, ne laissant derrière elle que poussière et regrets.
Un roman assez tragique, obsessionnel, à lire d’une traite, qui laisse un goût de nostalgie.

Janine Massard évoque le décalage des générations

Janine Massard évoque le décalage des générations
Dans son dernier roman, Grand-Mère et la mer , la Vaudoise Janine Massard dissèque les pensées et les comportements des générations à travers Claire, la grand-mère née à la fin du XIXe siècle, qui rêve de voir la mer, et sa petite-fille Line qui n’a pas froid aux yeux: indépendance (relative) et voyages. De quoi fasciner l’aïeule, qui demande à la gamine de l’emmener voir la Grande-Bleue. Dans les années 1960, rien n’est plus naturel que l’aventure sur les routes du monde.
Aussitôt demandé, presque aussitôt réalisé. Line prend une semaine de congé et hop, direction le Sud. Et si l’improvisation comporte quelques inconvénients, la jeune femme règle ça d’un coup de cuillère à pots. Pour Claire, c’est une révolution. Découvrir la Méditerranée s’accompagne d’angoisses non dites et de ressassements dus à une éducation qui transformait, jusque dans les années 1960, la femme en animal bien dressé, soumis à l’homme. Tout y est, le regard des autres, le protestantisme à outrance, la voisine darbyste au tempérament empreint de fiel, la mauvaise conscience – les curés empestant l’alcool derrière leur grille du confessionnal sont là, eux aussi. Pour un peu, la grand-mère s’excuserait d’exister. Mais elle n’est pas sotte, si elle jalouse un peu la jeunette, elle l’admire pour son insolent libre arbitre. De quoi ruminer face au paysage qui se dévoile à elle.
Dans cet ouvrage de Janine Massard – qui fait une large place aux questionnements féminins, notamment le droit de vote – la Suisse apparaît en filigrane comme le vrai pays de nains de jardins qu’il est, propre en ordre, obscur et résigné, c’est du moins le sentiment que laisse Claire aux lecteurs. Car au-delà du comportement de Line, qui suit la mouvance des trente glorieuses, l’univers féminin est loin d’avoir acquis la liberté. Et c’est peut-être dans la répétition des pensées, dans les silences que les deux voyageuses observent, comme malgré elles – pour ne pas blesser l’autre – que se dessine le fossé des générations et les aspirations à se hisser au rang d’être humain égal à l’homme.
Si la vieille dame se laisse séduire par la magie d’une géographie fantasmée devenue réalité, elle ose à peine entrer dans l’eau salée, cette eau qui ne lave en rien l’éducation et les rites appris de force durant une vie. Et hormis le dôme de Milan entrevu au retour, la grand-mère ne profitera pas du voyage pour visiter des monuments témoins de l’Histoire humaine, comme si ce Dôme incarnait finalement le tragique destin de cette humanité qui passe et trépasse, ne laissant derrière elle que poussière et regrets.
Un roman assez tragique, obsessionnel, à lire d’une traite, qui laisse un goût de nostalgie.

Bernadette Richard
Le Quotidien jurassien
14 décembre 2019

Des souvenirs tendrement salés

Des souvenirs tendrement salés
Janine Massard embarque son lecteur sur la côte méditerranéenneavec Grand-Mère et la mer , un récit puisé dans ses propres souvenirs et présenté comme un hommage à sa grand-mère
Connue pour ses récits tragiques et historiques, Janine Massard propose une histoire et une atmosphère bien différente dans son dernier roman. Nous sommes en Suisse, dans les années 1960. Grand-Mère Claire se languit de voir la mer et convainc sa petite-fille Line, dont elle est très proche, de l’accompagner. Si le voyage réjouit les deux parentes, des frictions commencent à se faire sentir, dues à l’écart générationnel entre les deux femmes. Le contraste entre les idées de chacune d’elles est d’autant plus flagrant dans cette période chamboulée par les avancées technologiques et la libéralisation des mœurs, favorisant en particulier l’émancipation des femmes.
Écrit à la suite de la publication de Question d’honneur , qui relatait un drame familial s’étant produit au milieu du XXe siècle en terres vaudoises, Grand-Mère et la mer s’inscrit dans un tout autre registre, plus intime et léger. C’est que le roman est basé sur les propres souvenirs de l’auteure, alors que celle-ci entreprend ce voyage vers le sud de la France avec cette grand-mère dont elle se sentait très proche, malgré l’absence de ce lien de sang. «Quand on écrit, on réinvente, explique Janine Massard. C’était comme si je feuilletais un livre de souvenirs. Ça m’a permis mentalement de refaire le voyage avec cette grand-mère que j’aimais bien, même si elle était ronchon par moments.»
L’inéluctable passage du temps
Car, bien que Grand-Mère Claire aime tendrement sa petite-fille, dont elle admire le caractère indépendant et la liberté de pensée, elle ne peut s’empêcher de se montrer, par instants, agacée par Line. C’est que le comportement de cette dernière ne fait que souligner la propre condition de femme formatée aux idées de son époque, encore très patriarcale de Claire. Ainsi, lors de différents passages, Janine Massard met subtilement en relief la difficulté d’adaptation de cette grand-mère qui ne la rend que plus touchante. Un constat qu’avait déjà fait l’auteure à l’époque. «Ça m’a permis de mesurer le temps et l’évolution. Cette pauvre grand-mère était contente, mais elle était aussi jalouse de moi.»
Ce qui n’empêche nullement Janine Massard de repenser à ce voyage avec une certaine émotion. «J’étais contente que, grâce à moi, elle ait pu voir la mer», sourit celle qui avoue, elle aussi, être fascinée par la mer, qui lui permet de laisser libre-court à son imagination. Consciente, tout comme ses personnages, d’être une «passagère du temps», Janine Massard se laisse à présent le temps de «digérer» son roman avant d’envisager un nouveau projet.

Des souvenirs tendrement salés

Des souvenirs tendrement salés
Janine Massard embarque son lecteur sur la côte méditerranéenneavec Grand-Mère et la mer , un récit puisé dans ses propres souvenirs et présenté comme un hommage à sa grand-mère
Connue pour ses récits tragiques et historiques, Janine Massard propose une histoire et une atmosphère bien différente dans son dernier roman. Nous sommes en Suisse, dans les années 1960. Grand-Mère Claire se languit de voir la mer et convainc sa petite-fille Line, dont elle est très proche, de l’accompagner. Si le voyage réjouit les deux parentes, des frictions commencent à se faire sentir, dues à l’écart générationnel entre les deux femmes. Le contraste entre les idées de chacune d’elles est d’autant plus flagrant dans cette période chamboulée par les avancées technologiques et la libéralisation des mœurs, favorisant en particulier l’émancipation des femmes.
Écrit à la suite de la publication de Question d’honneur , qui relatait un drame familial s’étant produit au milieu du XXe siècle en terres vaudoises, Grand-Mère et la mer s’inscrit dans un tout autre registre, plus intime et léger. C’est que le roman est basé sur les propres souvenirs de l’auteure, alors que celle-ci entreprend ce voyage vers le sud de la France avec cette grand-mère dont elle se sentait très proche, malgré l’absence de ce lien de sang. «Quand on écrit, on réinvente, explique Janine Massard. C’était comme si je feuilletais un livre de souvenirs. Ça m’a permis mentalement de refaire le voyage avec cette grand-mère que j’aimais bien, même si elle était ronchon par moments.»
L’inéluctable passage du temps
Car, bien que Grand-Mère Claire aime tendrement sa petite-fille, dont elle admire le caractère indépendant et la liberté de pensée, elle ne peut s’empêcher de se montrer, par instants, agacée par Line. C’est que le comportement de cette dernière ne fait que souligner la propre condition de femme formatée aux idées de son époque, encore très patriarcale de Claire. Ainsi, lors de différents passages, Janine Massard met subtilement en relief la difficulté d’adaptation de cette grand-mère qui ne la rend que plus touchante. Un constat qu’avait déjà fait l’auteure à l’époque. «Ça m’a permis de mesurer le temps et l’évolution. Cette pauvre grand-mère était contente, mais elle était aussi jalouse de moi.»
Ce qui n’empêche nullement Janine Massard de repenser à ce voyage avec une certaine émotion. «J’étais contente que, grâce à moi, elle ait pu voir la mer», sourit celle qui avoue, elle aussi, être fascinée par la mer, qui lui permet de laisser libre-court à son imagination. Consciente, tout comme ses personnages, d’être une «passagère du temps», Janine Massard se laisse à présent le temps de «digérer» son roman avant d’envisager un nouveau projet.

Kévin Ramirez
La Région
31 décembre 2019

À 70 ans, elle découvrait la mer…

À 70 ans, elle découvrait la mer…
Claire s’est mis en tête de voir la mer. Grand-mère «née au début de la décennie qui terminait le XIXe siècle», au temps où «l’on se déplaçait à la vitesse du cheval», elle propose à sa petite-fille, Line, de l’accompagner une semaine sur la Côte d’Azur. Cette «libellule» qui, à vingt ans, a «sauté à pieds joints dans la modernité» accepte: voici cet attachant duo parti en train vers le sud de la France, via l’Italie.
Nous sommes au début des années 1960, en pleine guerre froide et Janine Massard s’attache à décrire aussi bien la relation entre grand-mère et petite-fille que cette époque de bouleversements: «Ciel, comme les temps avaient changé, ça n’était pas terminé, tous les jours ou presque, on annonçait une nouvelle découverte.» Grand-mère et la mer ne contient pas de folles péripéties ni de grandes surprises. Mais ce récit d’un voyage banal permet à l’auteure vaudoise de porter un regard très juste sur ce passé et sur la relation entre ces deux femmes. L’une avec l’appétit de celles qui voient la vie et la liberté devant elles, l’autre avec ses souvenirs et ses principes, qui essaie de s’acclimater comme elle le peut à ce monde qui accélère. C’est tendre et lumineux, doux et subtil..

À 70 ans, elle découvrait la mer…

À 70 ans, elle découvrait la mer…
Claire s’est mis en tête de voir la mer. Grand-mère «née au début de la décennie qui terminait le XIXe siècle», au temps où «l’on se déplaçait à la vitesse du cheval», elle propose à sa petite-fille, Line, de l’accompagner une semaine sur la Côte d’Azur. Cette «libellule» qui, à vingt ans, a «sauté à pieds joints dans la modernité» accepte: voici cet attachant duo parti en train vers le sud de la France, via l’Italie.
Nous sommes au début des années 1960, en pleine guerre froide et Janine Massard s’attache à décrire aussi bien la relation entre grand-mère et petite-fille que cette époque de bouleversements: «Ciel, comme les temps avaient changé, ça n’était pas terminé, tous les jours ou presque, on annonçait une nouvelle découverte.» Grand-mère et la mer ne contient pas de folles péripéties ni de grandes surprises. Mais ce récit d’un voyage banal permet à l’auteure vaudoise de porter un regard très juste sur ce passé et sur la relation entre ces deux femmes. L’une avec l’appétit de celles qui voient la vie et la liberté devant elles, l’autre avec ses souvenirs et ses principes, qui essaie de s’acclimater comme elle le peut à ce monde qui accélère. C’est tendre et lumineux, doux et subtil..

Éric Bulliard
La Gruyère
21 novembre 2019

Le ressassement use-t-il l’angoisse?

Le ressassement use-t-il l’angoisse?
Dès la couverture on est averti, mise en scène: on croit voir la mer et le ciel, mais crèvent l’écran une chaise percée vide, une table vide et une barrière largement ajourée qui interdit l’accès à la mer tout la laissant désirer. Le titre par sa répétition homonymique, allitérée et assonancée annonce le ranz des vagues qui va constituer le texte. Le récit est de la littérature à la Bobin cité en exergue. La littérature c’est tenir sa parole au plus près de sa vie. Et le monologue schizoïde qui va suivre émane de la narratrice, grand-mère de l’autrice et de la petite-fille, l’autrice jeune, mais l’autrice a aujourd’hui l’âge de la grand-mère et ces trois voix se suivent, se superposent, se confondent comme amygdale et hippocampe pour produire ces évocations, ces vaguelettes, ces menues marées de souvenirs, ces ressassements de semi-conflits, de silences et d’aveux, de réconciliations.
Comme chez Massard on s’inscrit dans l’Histoire, on est dans une chronologie rigoureuse, même si l’on n’en retient que des éléments choisis, la libération de la femme, le droit de vote non encore advenu en Suisse, la présence de la flotte américaine en face de la Riviera et les marins qui vont tirer leurs bordées dans des bordels côtiers, la femme est libre de son corps mais les conditions économiques peuvent l’incliner à le vendre. Le texte est hanté par des relents de rejets du protestantisme, une darbyste voisine de la grand-mère revient à maintes reprises dans le récit comme le raisonnement réitéré et retourné de la théodicée populaire, comment Dieu, s’il existait, aurait-il pu laisser les hommes faire les guerres et les camps de concentration? Et outre la nature incarnée par la mer et les palmiers, outre la méchanceté et la violence des hommes, une modeste place est faite aux joyaux de la civilisation: un monument de pierre, mort et multiséculaire : le Dôme de Milan. Ainsi on peut encore lire dans ce petit récit une sorte de compendium de l’histoire de l’humanité, une sorte de bilan, de testament massardien.
Claire, la grand-mère de septante-deux ans, deux fois veuve, et Line la gamine de vingt ans, petite-fille par remariage, échangent fantasmes, désirs, rêves et regrets, ces irréconciliables cohabitent à l’évidence dans le cerveau de l’autrice qui tente de les mettre en scène. Il y a du Cherpillod dans la construction du livre, dans le ressassement, mais sans l’écriture, Massard veut être lue. Même usage des circonstances politiques, datées soigneusement, plus orienté femme ici évidemment, même conflit avec le temps, moins de nostalgie alliée au désir de l’avenir radieux, même constat, moins mitigé, à voir la libération produire en fin de compte plus de réchauffement climatique. La version féminine est plus harmonieuse mais pas plus gaie. Le trait le plus constant est la redite, la répétition, le retour, le ressassement des scènes, des micro-évènements de ce petit voyage, parenthèse, mise en scène, apostume, sous la menace omniprésente de la perte d’autonomie, de l’impuissance, de la mort qui seule crèvera l’abcès, car même le soleil méditerranéen ne suffit pas à éponger, ni la grande bleue à laver, l’angoisse qui sue tout au long. Un jeu entre le désespoir et l’espoir dans la condition féminine voire humaine A déconseiller aux lectrices dépressives ou peut-être, au contraire, à leur conseiller, homéopathiquement.
Texte de

Le ressassement use-t-il l’angoisse?

Le ressassement use-t-il l’angoisse?
Dès la couverture on est averti, mise en scène: on croit voir la mer et le ciel, mais crèvent l’écran une chaise percée vide, une table vide et une barrière largement ajourée qui interdit l’accès à la mer tout la laissant désirer. Le titre par sa répétition homonymique, allitérée et assonancée annonce le ranz des vagues qui va constituer le texte. Le récit est de la littérature à la Bobin cité en exergue. La littérature c’est tenir sa parole au plus près de sa vie. Et le monologue schizoïde qui va suivre émane de la narratrice, grand-mère de l’autrice et de la petite-fille, l’autrice jeune, mais l’autrice a aujourd’hui l’âge de la grand-mère et ces trois voix se suivent, se superposent, se confondent comme amygdale et hippocampe pour produire ces évocations, ces vaguelettes, ces menues marées de souvenirs, ces ressassements de semi-conflits, de silences et d’aveux, de réconciliations.
Comme chez Massard on s’inscrit dans l’Histoire, on est dans une chronologie rigoureuse, même si l’on n’en retient que des éléments choisis, la libération de la femme, le droit de vote non encore advenu en Suisse, la présence de la flotte américaine en face de la Riviera et les marins qui vont tirer leurs bordées dans des bordels côtiers, la femme est libre de son corps mais les conditions économiques peuvent l’incliner à le vendre. Le texte est hanté par des relents de rejets du protestantisme, une darbyste voisine de la grand-mère revient à maintes reprises dans le récit comme le raisonnement réitéré et retourné de la théodicée populaire, comment Dieu, s’il existait, aurait-il pu laisser les hommes faire les guerres et les camps de concentration? Et outre la nature incarnée par la mer et les palmiers, outre la méchanceté et la violence des hommes, une modeste place est faite aux joyaux de la civilisation: un monument de pierre, mort et multiséculaire : le Dôme de Milan. Ainsi on peut encore lire dans ce petit récit une sorte de compendium de l’histoire de l’humanité, une sorte de bilan, de testament massardien.
Claire, la grand-mère de septante-deux ans, deux fois veuve, et Line la gamine de vingt ans, petite-fille par remariage, échangent fantasmes, désirs, rêves et regrets, ces irréconciliables cohabitent à l’évidence dans le cerveau de l’autrice qui tente de les mettre en scène. Il y a du Cherpillod dans la construction du livre, dans le ressassement, mais sans l’écriture, Massard veut être lue. Même usage des circonstances politiques, datées soigneusement, plus orienté femme ici évidemment, même conflit avec le temps, moins de nostalgie alliée au désir de l’avenir radieux, même constat, moins mitigé, à voir la libération produire en fin de compte plus de réchauffement climatique. La version féminine est plus harmonieuse mais pas plus gaie. Le trait le plus constant est la redite, la répétition, le retour, le ressassement des scènes, des micro-évènements de ce petit voyage, parenthèse, mise en scène, apostume, sous la menace omniprésente de la perte d’autonomie, de l’impuissance, de la mort qui seule crèvera l’abcès, car même le soleil méditerranéen ne suffit pas à éponger, ni la grande bleue à laver, l’angoisse qui sue tout au long. Un jeu entre le désespoir et l’espoir dans la condition féminine voire humaine A déconseiller aux lectrices dépressives ou peut-être, au contraire, à leur conseiller, homéopathiquement.
Texte de

Pierre Yves Lador
publié sur la page

Un demi-siècle sépare Claire et Line. Car il s’agit bien de séparation malgré les liens familiaux et affectifs finement tissés. Claire est née dans la dernière décennie du XIXe siècle. Elle a un rêve quasi obsessionnel: voir la mer. «Pour ne pas barboter dans le songe, elle ne voyait que sa petite-fille pour l’accompagner». Line avait bien essayé de proposer à sa grand-mère des démarches auprès d’une agence de voyages. «Rien que l’idée de baguenauder en groupe la révulsait». Elles ont donc opté pour le train afin de s’imprégner de ces paysages qu’elles vont traverser. Surtout pas de couchette! Claire ne veut pas perdre une miette du voyage.
À vingt ans, Line a sauté à pieds joints dans la modernité. Elle gagne bien sa vie. Un besoin insolent de liberté, une aisance à parcourir le monde sac au dos agacent l’aïeule. Un brin jalouse mais admirative de l’esprit frondeur de la gamine, elle est accrochée à ses principes comme à une bouée. «Elle appartenait à cette catégorie de personnes qui estimaient important de penser par l’intermédiaire de leur homme».
L’hôtel recommandé par le patron de Line est reconverti en bordel à la fin de la saison. Des bateaux américains – on est en pleine guerre froide – mouillent dans la baie de Golfe-Juan. «Tu vois, dès qu’on met un pied hors de la Suisse, on se cogne à l’Histoire» a martelé Line.
«Toutes deux étaient dans un temps qu’il leur faudrait apprivoiser». Mâchant ses divagations, ruminant ses pensées Claire en était arrivée à la conclusion: «C’est à moi à m’adapter à ces temps qui ne changent pas à la petite à reculer».
Sur cette Côte d’Azur elle a vu des «paysages somptueux, emballés de lumières». Elle a osé s’avancer dans la mer, laissant les vagues caresser ses jambes. Grand-Mère et la mer se déguste comme une menthe à l’eau bien fraîche, alangui sur un transat.
Janine Massard a publié romans, récits, nouvelles de qualité. Son style élégant et racé séduit les lecteurs. Chacune de ses parutions est saluée par la critique ou récompensée par un prix.

Un demi-siècle sépare Claire et Line. Car il s’agit bien de séparation malgré les liens familiaux et affectifs finement tissés. Claire est née dans la dernière décennie du XIXe siècle. Elle a un rêve quasi obsessionnel: voir la mer. «Pour ne pas barboter dans le songe, elle ne voyait que sa petite-fille pour l’accompagner». Line avait bien essayé de proposer à sa grand-mère des démarches auprès d’une agence de voyages. «Rien que l’idée de baguenauder en groupe la révulsait». Elles ont donc opté pour le train afin de s’imprégner de ces paysages qu’elles vont traverser. Surtout pas de couchette! Claire ne veut pas perdre une miette du voyage.
À vingt ans, Line a sauté à pieds joints dans la modernité. Elle gagne bien sa vie. Un besoin insolent de liberté, une aisance à parcourir le monde sac au dos agacent l’aïeule. Un brin jalouse mais admirative de l’esprit frondeur de la gamine, elle est accrochée à ses principes comme à une bouée. «Elle appartenait à cette catégorie de personnes qui estimaient important de penser par l’intermédiaire de leur homme».
L’hôtel recommandé par le patron de Line est reconverti en bordel à la fin de la saison. Des bateaux américains – on est en pleine guerre froide – mouillent dans la baie de Golfe-Juan. «Tu vois, dès qu’on met un pied hors de la Suisse, on se cogne à l’Histoire» a martelé Line.
«Toutes deux étaient dans un temps qu’il leur faudrait apprivoiser». Mâchant ses divagations, ruminant ses pensées Claire en était arrivée à la conclusion: «C’est à moi à m’adapter à ces temps qui ne changent pas à la petite à reculer».
Sur cette Côte d’Azur elle a vu des «paysages somptueux, emballés de lumières». Elle a osé s’avancer dans la mer, laissant les vagues caresser ses jambes. Grand-Mère et la mer se déguste comme une menthe à l’eau bien fraîche, alangui sur un transat.
Janine Massard a publié romans, récits, nouvelles de qualité. Son style élégant et racé séduit les lecteurs. Chacune de ses parutions est saluée par la critique ou récompensée par un prix.

Éliane Junod
L'Omnibus
25 octobre 2019

Roman de la grand-mère

Roman de la grand-mère
On pense à Sophie Calle en lisant Janine Massard: la plasticienne avait filmé des hommes et des femmes qui, bien qu’habitant à Istanbul, voyaient la mer pour la première fois. Claire, la grand-mère de l’écrivaine vaudoise, persuade sa petite-fille Line, rejetonne libérée des années 60, de l’emmener voir la Méditerrannée, lieu d’origine de son père. Tout oppose les deux femmes: l’une est à l’aube de sa vie, l’autre en prend doucement congé, la première entend renverser l’ordre patriarcal établi, la seconde s’adresse à Dieu et ne dévie pas du droit chemin. Elles s’adorent pourtant, s’agacent tendrement, s’écoutent avec curiosité. Grand-Mère et la mer est un de ces livres «mine de rien»: il semble s’y passer si peu de chose, ou rien que la banalité des mots qu’on dit en voyage, et pourtant, le temps y suspend son vol. Et cette fable lumineuse sur la transmission se savoure comme une ode autant qu’un adieu reconnaissant à la vie.

Roman de la grand-mère

Roman de la grand-mère
On pense à Sophie Calle en lisant Janine Massard: la plasticienne avait filmé des hommes et des femmes qui, bien qu’habitant à Istanbul, voyaient la mer pour la première fois. Claire, la grand-mère de l’écrivaine vaudoise, persuade sa petite-fille Line, rejetonne libérée des années 60, de l’emmener voir la Méditerrannée, lieu d’origine de son père. Tout oppose les deux femmes: l’une est à l’aube de sa vie, l’autre en prend doucement congé, la première entend renverser l’ordre patriarcal établi, la seconde s’adresse à Dieu et ne dévie pas du droit chemin. Elles s’adorent pourtant, s’agacent tendrement, s’écoutent avec curiosité. Grand-Mère et la mer est un de ces livres «mine de rien»: il semble s’y passer si peu de chose, ou rien que la banalité des mots qu’on dit en voyage, et pourtant, le temps y suspend son vol. Et cette fable lumineuse sur la transmission se savoure comme une ode autant qu’un adieu reconnaissant à la vie.

Isabelle Falconnier
Le Matin Dimanche
13 octobre 2019

Grand-Mère et la mer se passe en 1960. Le général de Gaulle est au pouvoir. C'est la guerre en Algérie. Albert Camus est mort le 4 janvier dans un accident de voiture.
Claire, née dans la dernière décennie du XIXe, a un rêve. Elle aimerait connaître la mer, c'est-à-dire la Méditerranée, avant de... Car elle sait que ses jours sont comptés.
La petite-fille de son second mari, Line, vingt et un ans le 6 août, est une bourlingueuse. Peut-être que tite Line, vu son expérience des pérégrinations, pourrait l'emmener voir «la mer.»
Claire ne veut pas la voir n'importe où. Elle veut aller en France dont son père était originaire. Dans ses rêves, «Méditerranée et la France sont synonymes de perfection.»
Cela tombe bien. Line est secrétaire d'un avocat, qui, avec sa famille, a passé ses vacances l'été précédent dans un petit hôtel sympa de Golfe-Juan. Elles pourraient aller là.
Certes Line ne peut pas prendre de vacances quand elle veut, mais elle a accumulé des heures supplémentaires et peut partir une semaine en septembre pour la Côte d’Azur.
Claire et Line partent donc ensemble, par le train, en seconde classe, places assises, à partir des rives du Léman, en direction de «la mer»: Milan-Gênes-Vintimille-Nice-Golfe-Juan.
Les voyages sans agence réservent de l'inattendu. Celui-là ne fait pas exception. Mais, plus important, il modifie la vision des choses de Grand-Mère, fascinée par sa petite-fille.
À l'issue de leur voyage, reste un décalage entre Claire et Line dans la vision des choses, mais l'écart s'est réduit un peu, alors qu'il reste abyssal entre Line et sa mère Marthe.
Line est déjà une jeune femme très indépendante en un temps où les femmes, comme sa mère, sont encore soumises aux hommes et suivent en cela selon elles «le droit chemin.»
Claire, bien qu'elle ne les approuve pas, continue à se soumettre aux règles en vigueur pendant des générations. Elle s'adresse toujours à Dieu... mais pour lui faire des reproches.
Claire est admirative parce que Line, qui est pour elle «la gamine», a du caractère, mais, dans le même temps, elle est un tantinet agacée qu'elle ne veuille «rien faire comme avant.»
Line comprend que Claire ait du mal à s'adapter à «ces temps qui changent à vitesse accélérée», sait que les femmes ne sont pas vraiment ici les égales des hommes, mais fait «comme si».
Blog de

Source

Grand-Mère et la mer se passe en 1960. Le général de Gaulle est au pouvoir. C'est la guerre en Algérie. Albert Camus est mort le 4 janvier dans un accident de voiture.
Claire, née dans la dernière décennie du XIXe, a un rêve. Elle aimerait connaître la mer, c'est-à-dire la Méditerranée, avant de... Car elle sait que ses jours sont comptés.
La petite-fille de son second mari, Line, vingt et un ans le 6 août, est une bourlingueuse. Peut-être que tite Line, vu son expérience des pérégrinations, pourrait l'emmener voir «la mer.»
Claire ne veut pas la voir n'importe où. Elle veut aller en France dont son père était originaire. Dans ses rêves, «Méditerranée et la France sont synonymes de perfection.»
Cela tombe bien. Line est secrétaire d'un avocat, qui, avec sa famille, a passé ses vacances l'été précédent dans un petit hôtel sympa de Golfe-Juan. Elles pourraient aller là.
Certes Line ne peut pas prendre de vacances quand elle veut, mais elle a accumulé des heures supplémentaires et peut partir une semaine en septembre pour la Côte d’Azur.
Claire et Line partent donc ensemble, par le train, en seconde classe, places assises, à partir des rives du Léman, en direction de «la mer»: Milan-Gênes-Vintimille-Nice-Golfe-Juan.
Les voyages sans agence réservent de l'inattendu. Celui-là ne fait pas exception. Mais, plus important, il modifie la vision des choses de Grand-Mère, fascinée par sa petite-fille.
À l'issue de leur voyage, reste un décalage entre Claire et Line dans la vision des choses, mais l'écart s'est réduit un peu, alors qu'il reste abyssal entre Line et sa mère Marthe.
Line est déjà une jeune femme très indépendante en un temps où les femmes, comme sa mère, sont encore soumises aux hommes et suivent en cela selon elles «le droit chemin.»
Claire, bien qu'elle ne les approuve pas, continue à se soumettre aux règles en vigueur pendant des générations. Elle s'adresse toujours à Dieu... mais pour lui faire des reproches.
Claire est admirative parce que Line, qui est pour elle «la gamine», a du caractère, mais, dans le même temps, elle est un tantinet agacée qu'elle ne veuille «rien faire comme avant.»
Line comprend que Claire ait du mal à s'adapter à «ces temps qui changent à vitesse accélérée», sait que les femmes ne sont pas vraiment ici les égales des hommes, mais fait «comme si».
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Francis Richard
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