Comme un château de mots
À propos des Contes des jours volés d’Anne-Lou Steininger
On pense à la fois à Buzzati, pour ses thèmes poético-métaphysiques liés à la fuite du temps, et à Michaux, pour ses délires imaginaires et son lyrisme buissonnant, en lisant Les Contes des jours volés d’Anne-Lou Steininger, rassemblant une trentaine d’histoires que la narratrice raconte à l’ange comptable de ses jours pour faire la pige à la mort. Il y a chez elle de la Schéhérazade déjantée, dont la fantaisie inventive est tout à fait surprenante, mais à la fois moins baroque et moins artificielle que dans La Maladie d’être mouche , premier livre paru chez Gallimard en 1996 qui signalait déjà un talent très original. Or l’univers poétique de cette prosatrice a acquis une nouvelle densité et plus encore une sorte de gravité dont procède un surcroît de liberté, comme si le subconscient, face à l’irrémédiable, se faisait plus follement joueur, dans le sillage de cette insaisissable jeune fille (Elle), symbole de vie, de liberté ou de création, qu’on entend quelque part «jouer cet air inachevé sur un piano aux touches d’eau – ce piano, tu t’en souviens, qui n’arrivait à bout de rien, mais dont les notes titubantes avaient la saveur beurrée du thé noir et des tuiles aux amandes, le mercredi après-midi, quand tu avais leçon de solfège et de pluie »...
La couverture de ce nouveau livre est une belle encre sur Japon de Christine Sefolosha, évoquant le Hollandais volant ou, plus encore, le paquebot magique de Fellini dans Amarcord , mais ici c’est du bateau des morts (dont on sait qu’ils aiment le luxe et les jeux) qu’il s’agit dans la nouvelle intitulée Face à la mer : «Il arrivera de nuit. On entendra approcher un vacarme joyeux, des rires et des bribes de chants, mais on ne verra rien d’abord. Ensuite, on sentira s’épanouir dans l’ombre les odeurs envoûtantes dont le navire regorge. La rose, la cannelle, les vins de palme et d’épices dissiperont dans une molle ivresse les souvenirs de notre vie passée; puis le benjoin, le cèdre, l’ambre et la myrrhe, les résines précieuses des embaumeurs s’imposeront à nous et nous rassasieront. Enfin il sera là. Il nous apparaîtra. Illuminé comme une ville, avec autant de hublots que d’étoiles dans le ciel, dix étages de ponts festonnés de lampions, cinq cheminées crachant des étincelles et plusieurs capitaines. Il sera si proche à cet instant, qu’en étendant la main on pourra le toucher. Mais la joie, la surprise, nous en empêcheront. Les passagers, du haut de leurs dix ponts et de leurs six cents mille chandelles, riront de notre étonnement et, se penchant vers nous, ils jetteront des fleurs, des billets de banque et des petits oiseaux. Puis ils dérouleront pour nous des échelles dorées.»
C’est un livre plein de nostalgie et de malice, d’anges et de mots voués à l’exorcisme de tout ce qui se dégrade et s’effondre en nous, plein aussi de violence «retournée» et d’effroi conjuré.
«J’habite une demeure où les jours ne se ressemblent pas», lit-on en conclusion, «un palais frémissant de poussière chancelante. La pluie le ravine, le soleil et le vent l’allègent allègrement. Ses formes fondent, se lissent et s’adoucissent – comme les miennes, ma chère! C’est ainsi que je l’aime. Et mon enfance s’éternise. Âme de mon château et vous, mes os légers et blancs comme du bois flotté, dites à ceux qui viennent demain sur cette dune:
Il n’est de vrai château que de sable,
De temps heureux que celui que l’on perd…
Blog de
Les Contes des jours volés
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Comme un château de mots
À propos des Contes des jours volés d’Anne-Lou Steininger
On pense à la fois à Buzzati, pour ses thèmes poético-métaphysiques liés à la fuite du temps, et à Michaux, pour ses délires imaginaires et son lyrisme buissonnant, en lisant Les Contes des jours volés d’Anne-Lou Steininger, rassemblant une trentaine d’histoires que la narratrice raconte à l’ange comptable de ses jours pour faire la pige à la mort. Il y a chez elle de la Schéhérazade déjantée, dont la fantaisie inventive est tout à fait surprenante, mais à la fois moins baroque et moins artificielle que dans La Maladie d’être mouche , premier livre paru chez Gallimard en 1996 qui signalait déjà un talent très original. Or l’univers poétique de cette prosatrice a acquis une nouvelle densité et plus encore une sorte de gravité dont procède un surcroît de liberté, comme si le subconscient, face à l’irrémédiable, se faisait plus follement joueur, dans le sillage de cette insaisissable jeune fille (Elle), symbole de vie, de liberté ou de création, qu’on entend quelque part «jouer cet air inachevé sur un piano aux touches d’eau – ce piano, tu t’en souviens, qui n’arrivait à bout de rien, mais dont les notes titubantes avaient la saveur beurrée du thé noir et des tuiles aux amandes, le mercredi après-midi, quand tu avais leçon de solfège et de pluie »...
La couverture de ce nouveau livre est une belle encre sur Japon de Christine Sefolosha, évoquant le Hollandais volant ou, plus encore, le paquebot magique de Fellini dans Amarcord , mais ici c’est du bateau des morts (dont on sait qu’ils aiment le luxe et les jeux) qu’il s’agit dans la nouvelle intitulée Face à la mer : «Il arrivera de nuit. On entendra approcher un vacarme joyeux, des rires et des bribes de chants, mais on ne verra rien d’abord. Ensuite, on sentira s’épanouir dans l’ombre les odeurs envoûtantes dont le navire regorge. La rose, la cannelle, les vins de palme et d’épices dissiperont dans une molle ivresse les souvenirs de notre vie passée; puis le benjoin, le cèdre, l’ambre et la myrrhe, les résines précieuses des embaumeurs s’imposeront à nous et nous rassasieront. Enfin il sera là. Il nous apparaîtra. Illuminé comme une ville, avec autant de hublots que d’étoiles dans le ciel, dix étages de ponts festonnés de lampions, cinq cheminées crachant des étincelles et plusieurs capitaines. Il sera si proche à cet instant, qu’en étendant la main on pourra le toucher. Mais la joie, la surprise, nous en empêcheront. Les passagers, du haut de leurs dix ponts et de leurs six cents mille chandelles, riront de notre étonnement et, se penchant vers nous, ils jetteront des fleurs, des billets de banque et des petits oiseaux. Puis ils dérouleront pour nous des échelles dorées.»
C’est un livre plein de nostalgie et de malice, d’anges et de mots voués à l’exorcisme de tout ce qui se dégrade et s’effondre en nous, plein aussi de violence «retournée» et d’effroi conjuré.
«J’habite une demeure où les jours ne se ressemblent pas», lit-on en conclusion, «un palais frémissant de poussière chancelante. La pluie le ravine, le soleil et le vent l’allègent allègrement. Ses formes fondent, se lissent et s’adoucissent – comme les miennes, ma chère! C’est ainsi que je l’aime. Et mon enfance s’éternise. Âme de mon château et vous, mes os légers et blancs comme du bois flotté, dites à ceux qui viennent demain sur cette dune:
Il n’est de vrai château que de sable,
De temps heureux que celui que l’on perd…
Blog de
Trente-cinq contes cruels
Longuement attendu, le deuxième livre d'Anne-Lou Steininger confirme sa maîtrise dans tous les registres de l'écriture: à déguster à petites doses quotidiennes.
Anne-Lou Steininger, Valaisanne vivant à Genève, a fait en 1996 une entrée remarquée en littérature en publiant un premier livre hors norme chez Gallimard: poème polyphonique et fable politique, La Maladie d’être mouche révélait un beau tempérament d’écrivain, confirmé deux ans plus tard par le premier Prix FEMS attribué à la littérature, une bourse de 100 000 francs destinée à la réalisation du recueil des 35 Contes des jours volés qui paraît aujourd’hui. Le fantastique y flirte avec le merveilleux sur le modèle des Mille et Une Nuits , puisque le narrateur des «Jours qu'il me reste à vivre» retarde l’échéance de sa mort en séduisant par une nouvelle histoire l’ange-percepteur qui vient chaque matin le plumer d'un jour.
Ce récit d’ouverture est à lire comme une déclaration d'intention: il fait l’éloge de la lenteur et proclame la volonté de «donner chair au temps. Pour le goûter, pour l’éprouver, pour le sentir passer.» Rien d’étonnant donc que la conteuse ait longuement poli ses textes pour livrer ce deuxième livre très abouti et d’une composition réfléchie qui ne doit rien au hasard. De fait, ces récits composent une suite de variations sur le temps, thème majeur associé à tout un système d’échos thématiques et de répons ainsi qu’à un réseau d'images autour de la musique et de l’eau sous toutes ses formes.
Parmi les variations les plus virtuoses, on signalera celles de «Manège» où Anne-Lou Steininger résume tous les âges de la vie des femmes à travers une ronde et ses ritournelles; de «Capitaine des nausées» où elle imagine, dans un vertigineux compte à rebours, que l’existence d’un homme qui s’est efforcé d’échapper à sa mère se rembobine jusqu’à sa première dent de lait; de «L'Irréparable» enfin, où elle ralentit la vitesse d'un coup de poignard mortel jusqu'à permettre l’incarnation de l’injure lancée par l’agressé à son assassin. La narratrice a le souci de l’alternance et du rythme, elle varie ses attaques et la longueur de ses textes (de neuf lignes à douze pages) aussi bien que leur ton et leur tempo, grave ou burlesque, et elle soigne aussi ses chutes. Même si elle poursuit obstinément sa réflexion sur la mort, elle ne s’abstient pas de clins d’œil philosophiques à l’endroit d’Héraclite (à qui elle attribue un clone par jour de baignade) ou de Zénon (dont le sourire ne peut être qu’un astre éteint).
Surtout, la conteuse n’oublie pas le plaisir des mots, leur pouvoir de séduction et leur humour décapant. Comme les enfants ou les poètes, elle les invente au besoin: ainsi les drolatiques invectives machistes de «Mulier qui galipet», la «verbaille splendoriphore» des discoureurs à cloque-langue de «Rondisalabalanque mirapolisalice», la chevauchée du «grand Mélancocasse» qui «rêvedouille» et «gloussigole» dans «Cavalcade». Ailleurs, elle parle joliment d'«abricots pas mûrs serrant leur petit poing de boxeur», et elle invente des personnages fabuleux: démêleuses de sang et leveuses de chair douce, adorateur de l'odeur du café, voyante «flaireuse de Destins tragiques» ou régleur des fumées à qui il convient de sourire ou d'annoncer une bonne nouvelle, même fausse, pour qu’il puisse continuer à remplir son office.
Malgré toute sa fantaisie et son ironie, la vision du monde d'Anne-Lou Steininger apparaît plutôt sombre, marquée au coin de l'aphorisme selon lequel «Au commencement est la douleur». Et à la fin un paradis moderne, «avec fitness, vitrines et pince-fesses», qui ne se distingue de la vie terrestre que par la couture de l’habit, aux points délicatement piqués dans la chair... Ces fables cruelles sont à déguster comme elles ont été écrites, par petites doses de poison insidieux délicatement pesées.
Trente-cinq contes cruels
Longuement attendu, le deuxième livre d'Anne-Lou Steininger confirme sa maîtrise dans tous les registres de l'écriture: à déguster à petites doses quotidiennes.
Anne-Lou Steininger, Valaisanne vivant à Genève, a fait en 1996 une entrée remarquée en littérature en publiant un premier livre hors norme chez Gallimard: poème polyphonique et fable politique, La Maladie d’être mouche révélait un beau tempérament d’écrivain, confirmé deux ans plus tard par le premier Prix FEMS attribué à la littérature, une bourse de 100 000 francs destinée à la réalisation du recueil des 35 Contes des jours volés qui paraît aujourd’hui. Le fantastique y flirte avec le merveilleux sur le modèle des Mille et Une Nuits , puisque le narrateur des «Jours qu'il me reste à vivre» retarde l’échéance de sa mort en séduisant par une nouvelle histoire l’ange-percepteur qui vient chaque matin le plumer d'un jour.
Ce récit d’ouverture est à lire comme une déclaration d'intention: il fait l’éloge de la lenteur et proclame la volonté de «donner chair au temps. Pour le goûter, pour l’éprouver, pour le sentir passer.» Rien d’étonnant donc que la conteuse ait longuement poli ses textes pour livrer ce deuxième livre très abouti et d’une composition réfléchie qui ne doit rien au hasard. De fait, ces récits composent une suite de variations sur le temps, thème majeur associé à tout un système d’échos thématiques et de répons ainsi qu’à un réseau d'images autour de la musique et de l’eau sous toutes ses formes.
Parmi les variations les plus virtuoses, on signalera celles de «Manège» où Anne-Lou Steininger résume tous les âges de la vie des femmes à travers une ronde et ses ritournelles; de «Capitaine des nausées» où elle imagine, dans un vertigineux compte à rebours, que l’existence d’un homme qui s’est efforcé d’échapper à sa mère se rembobine jusqu’à sa première dent de lait; de «L'Irréparable» enfin, où elle ralentit la vitesse d'un coup de poignard mortel jusqu'à permettre l’incarnation de l’injure lancée par l’agressé à son assassin. La narratrice a le souci de l’alternance et du rythme, elle varie ses attaques et la longueur de ses textes (de neuf lignes à douze pages) aussi bien que leur ton et leur tempo, grave ou burlesque, et elle soigne aussi ses chutes. Même si elle poursuit obstinément sa réflexion sur la mort, elle ne s’abstient pas de clins d’œil philosophiques à l’endroit d’Héraclite (à qui elle attribue un clone par jour de baignade) ou de Zénon (dont le sourire ne peut être qu’un astre éteint).
Surtout, la conteuse n’oublie pas le plaisir des mots, leur pouvoir de séduction et leur humour décapant. Comme les enfants ou les poètes, elle les invente au besoin: ainsi les drolatiques invectives machistes de «Mulier qui galipet», la «verbaille splendoriphore» des discoureurs à cloque-langue de «Rondisalabalanque mirapolisalice», la chevauchée du «grand Mélancocasse» qui «rêvedouille» et «gloussigole» dans «Cavalcade». Ailleurs, elle parle joliment d'«abricots pas mûrs serrant leur petit poing de boxeur», et elle invente des personnages fabuleux: démêleuses de sang et leveuses de chair douce, adorateur de l'odeur du café, voyante «flaireuse de Destins tragiques» ou régleur des fumées à qui il convient de sourire ou d'annoncer une bonne nouvelle, même fausse, pour qu’il puisse continuer à remplir son office.
Malgré toute sa fantaisie et son ironie, la vision du monde d'Anne-Lou Steininger apparaît plutôt sombre, marquée au coin de l'aphorisme selon lequel «Au commencement est la douleur». Et à la fin un paradis moderne, «avec fitness, vitrines et pince-fesses», qui ne se distingue de la vie terrestre que par la couture de l’habit, aux points délicatement piqués dans la chair... Ces fables cruelles sont à déguster comme elles ont été écrites, par petites doses de poison insidieux délicatement pesées.
«J’écris à haute voix»
Avec «Les Contes des jours volés», l’écrivaine Anne-Lou Steininger dépeint des univers parallèles étrangement familiers. Rencontre à Genève .
Un cargo vogue vers l’Argentine. A son bord, un trentenaire. Accoudé au bastingage, il regarde la mer. Un ange passe. Un vrai. Et lui annonce qu’il est condamné à mort. Plus que sept jours à vivre. Le passager se révolte: de quel droit un ange qui ignore «pourquoi les hommes pleurent» et ne sait rien de la condition humaine se permet-il un tel jugement? Comme Schéhérazade dans les Mille une nuits, le condamné à mort raconte des histoires pour sauver sa peau. L’ange, désemparé devant ses récits cocasses, graves ou délirants, lui laisse un sursis. Le condamné à conter vole ses sept jours en emmenant son auditeur – et ses lecteurs – dans les méandres de la réalité, «ce rêve que l’on fait à plusieurs, avec l’inavouable complicité des criminels.» Une réalité qui, page après page, change de masques et prend parfois des allures de carnaval.
«Ce sont des exercices de style sur le temps», lance l’auteure Anne-Lou Steininger (42 ans), assise à la table de sa cuisine. Le désordre qui règne dans cette pièce, comme dans le reste de son appartement genevois, indique un déménagement encore tout chaud. Les cartons de bananes reposent sur une mer de fils électriques. Débordée? «Mes journées sont trop courtes pour faire tout ce que j’aimerais. Pour moi, le temps est un vrai problème!», sourit-elle. D’où l’idée de raconter des histoires pour essayer de le ralentir.
«Je déteste le dogmatisme, la rigidité psychique incarnés par l’ange. Il est incapable de comprendre la nature humaine, pleine de contradictions», explique l’auteure, qui a grandi à Monthey (VS) et reste attachée aux montagnes. «La marche structure, donne un rythme. J’en ai besoin pour pouvoir donner corps au texte. J’écris à haute voix», précise-t-elle. Et ça s’entend. L’écrivaine façonne la langue comme une sculptrice, distordant, repliant ou amplifiant la musique des mots. Son écriture en devient particulièrement esthétique.
La poésie de ces récits courts flirte avec l’humour, la douleur et cette distance indéfinissable entre les choses et les êtres, que seuls les mots sont capables de parcourir: «Entre nous, des étoiles s’ébrouent, des soleils s’essoufflent, des galaxies s’entre-dévorent.»
Le livre
Contes à rebours
Les Contes des jours volés d’Anne-Lou Steininger plongent dans des univers décalés, peuplés d’êtres fugaces et fantasques qui apparaissent au gré des rêves, des fantasmes et des souvenirs d’un narrateur universel. On peut entrevoir le lièvre malicieux de l’enfance jeter un dernier clin d’œil avant de s’enfuir dans un pays enneigé. Au coin d’une rue habite Madame Mirancabrac, voyante et «Auguriste infaillible de l’Humanité», qui avait prédit l’accident de Diana. Sur les toits, il y a «celui qui redresse les fumées de la ville, leur dessine un chemin dans les airs et les fait monter droit»... En 1996, Anne-Lou Steininger a fait une entrée littéraire remarquée avec La Maladie d’être mouche , publié chez Gallimard, puis adapté au théâtre.
«Je goûte les mots»
Artiste. «Beaucoup d’artistes singent le fait divers tel qu’il est présenté à la télévision, en croyant que plus c’est sanglant, plus c’est réel. L’imaginaire est comme proscrit, alors que tout se laisse écrire, au sens artisanal. J’aime les mots, je les goûte, je les collectionne comme des coquillages.»
Foi. «J’ai un déficit de foi. En général, je suis sceptique.»
Cuisine. «Je déteste faire la cuisine, je brûle toujours un truc. J’aime aller au marché de Ferney-Voltaire, c’est un plaisir sensuel. Toutes ces choses appétissantes sont autant de promesses d’une bonne bouffe!»
«J’écris à haute voix»
Avec «Les Contes des jours volés», l’écrivaine Anne-Lou Steininger dépeint des univers parallèles étrangement familiers. Rencontre à Genève .
Un cargo vogue vers l’Argentine. A son bord, un trentenaire. Accoudé au bastingage, il regarde la mer. Un ange passe. Un vrai. Et lui annonce qu’il est condamné à mort. Plus que sept jours à vivre. Le passager se révolte: de quel droit un ange qui ignore «pourquoi les hommes pleurent» et ne sait rien de la condition humaine se permet-il un tel jugement? Comme Schéhérazade dans les Mille une nuits, le condamné à mort raconte des histoires pour sauver sa peau. L’ange, désemparé devant ses récits cocasses, graves ou délirants, lui laisse un sursis. Le condamné à conter vole ses sept jours en emmenant son auditeur – et ses lecteurs – dans les méandres de la réalité, «ce rêve que l’on fait à plusieurs, avec l’inavouable complicité des criminels.» Une réalité qui, page après page, change de masques et prend parfois des allures de carnaval.
«Ce sont des exercices de style sur le temps», lance l’auteure Anne-Lou Steininger (42 ans), assise à la table de sa cuisine. Le désordre qui règne dans cette pièce, comme dans le reste de son appartement genevois, indique un déménagement encore tout chaud. Les cartons de bananes reposent sur une mer de fils électriques. Débordée? «Mes journées sont trop courtes pour faire tout ce que j’aimerais. Pour moi, le temps est un vrai problème!», sourit-elle. D’où l’idée de raconter des histoires pour essayer de le ralentir.
«Je déteste le dogmatisme, la rigidité psychique incarnés par l’ange. Il est incapable de comprendre la nature humaine, pleine de contradictions», explique l’auteure, qui a grandi à Monthey (VS) et reste attachée aux montagnes. «La marche structure, donne un rythme. J’en ai besoin pour pouvoir donner corps au texte. J’écris à haute voix», précise-t-elle. Et ça s’entend. L’écrivaine façonne la langue comme une sculptrice, distordant, repliant ou amplifiant la musique des mots. Son écriture en devient particulièrement esthétique.
La poésie de ces récits courts flirte avec l’humour, la douleur et cette distance indéfinissable entre les choses et les êtres, que seuls les mots sont capables de parcourir: «Entre nous, des étoiles s’ébrouent, des soleils s’essoufflent, des galaxies s’entre-dévorent.»
Le livre
Contes à rebours
Les Contes des jours volés d’Anne-Lou Steininger plongent dans des univers décalés, peuplés d’êtres fugaces et fantasques qui apparaissent au gré des rêves, des fantasmes et des souvenirs d’un narrateur universel. On peut entrevoir le lièvre malicieux de l’enfance jeter un dernier clin d’œil avant de s’enfuir dans un pays enneigé. Au coin d’une rue habite Madame Mirancabrac, voyante et «Auguriste infaillible de l’Humanité», qui avait prédit l’accident de Diana. Sur les toits, il y a «celui qui redresse les fumées de la ville, leur dessine un chemin dans les airs et les fait monter droit»... En 1996, Anne-Lou Steininger a fait une entrée littéraire remarquée avec La Maladie d’être mouche , publié chez Gallimard, puis adapté au théâtre.
«Je goûte les mots»
Artiste. «Beaucoup d’artistes singent le fait divers tel qu’il est présenté à la télévision, en croyant que plus c’est sanglant, plus c’est réel. L’imaginaire est comme proscrit, alors que tout se laisse écrire, au sens artisanal. J’aime les mots, je les goûte, je les collectionne comme des coquillages.»
Foi. «J’ai un déficit de foi. En général, je suis sceptique.»
Cuisine. «Je déteste faire la cuisine, je brûle toujours un truc. J’aime aller au marché de Ferney-Voltaire, c’est un plaisir sensuel. Toutes ces choses appétissantes sont autant de promesses d’une bonne bouffe!»
Contes de la vie rêvée
L’esprit du conte, et l’art qui en découle, sont assez chichement représentés dans la littérature romande, si l’on excepte les œuvres de S. Corinna Bille et, plus récemment, de Jean-François Sonnay, ou celle de l’auteur plus effacé que fut Jean-Paul Pellaton, qui toucha cependant au réalisme magique avec d’étonnantes réussites, dans la filiation d’un Buzzati. Or c’est précisément à ce conteur crépusculaire qu’on songe en lisant Les Contes des jours volés d’Anne-Lou Steininger, autant, pour leur étrangeté cocasse et leur lyrisme plus ou moins délirant, qu’aux récits épars d’un Henri Michaux.
Un premier contrat à contrainte, évoquant aussitôt le défi de Shéhérazade, oriente la suite de ces contes à multiples voix et tonalités, qui oscillent entre l’interrogation philosophique et la fugue poétique, l’évocation nostalgique (par exemple dans Le clin d’œil du lièvre, qui figure la perte de la sauvagerie enfantine par le truchement d’une scène onirique d’une grande beauté) ou la charge symbolique grinçante (rappelant précisément Buzzati, Kafka ou Kadaré), dont la meilleure illustration est sans doute Le musée des mémoires humaines .
La hantise du temps qui passe, le caractère aléatoire, sinon accidentel, de nos vacations terrestres, les vertiges sensoriels ou psychiques à résonances métaphysiques, ou les peurs plus élémentaires, les angoisses affleurant quelle soupe originelle, nourrissent autant de visions, de rêves éveillés, de réflexions plus explicites (au risque de tomber à plat, comme dans la représentation du paradis de Sur mesure ou le discours consacré à La liberté), de fables plus élaborées ou de contes portés par la fantaisie imaginative et la furia verbale de la prosatrice, touchant parfois à la féerie.
Le talent littéraire d’Anne-Lou Steninger avait été très remarqué, déjà, lors de la parution de La Maladie d’être mouche (Gallimard, 1996), premier recueil de proses ciselées et baroques traduisant indéniablement une vision personnelle, qui s’est cependant approfondie depuis lors, en se simplifiant du point de vue de l’expression. De fait, son univers poétique a acquis une nouvelle densité et plus encore: une sorte de gravité dont procède un surcroît de liberté, comme si le subconscient, face à l’irrémédiable, se faisait plus follement joueur, dans le sillage de cette insaisissable jeune fille ( Elle ) folâtre, symbole de vie, de grâce et de liberté, qu’on entend quelque part «jouer cet air inachevé sur un piano aux touches d’eau – ce piano, tu t’en souviens, qui n’arrivait à bout de rien, mais dont les notes titubantes avaient la saveur beurrée du thé noir et des tuiles aux amandes, le mercredi après-midi, quand tu avais leçon de solfège et de pluie».
C’est enfin un livre imprégné de nostalgie et de malice que Les Contes des jours volés , bruissant d’anges et de mots magiques voués à l’exorcisme de tout ce qui se dégrade et s’effondre en nous, plein aussi de violence «retournée» et d’effroi conjuré.
«J’habite une demeure où les jours ne se ressemblent pas, lit-on en conclusion, un palais frémissant de poussière chancelante. La pluie le ravine, le soleil et le vent l’allègent allègrement. Ses formes fondent, se lissent et s’adoucissent – comme les miennes, ma chère! C’est ainsi que je l’aime. Et mon enfance s’éternise. Âme de mon château et vous, mes os légers et blancs comme du bois flotté, dites à ceux qui viennent demain sur cette dune:
Il n’est de vrai château que de sable,
De temps heureux que celui que l’on perd…»
Contes de la vie rêvée
L’esprit du conte, et l’art qui en découle, sont assez chichement représentés dans la littérature romande, si l’on excepte les œuvres de S. Corinna Bille et, plus récemment, de Jean-François Sonnay, ou celle de l’auteur plus effacé que fut Jean-Paul Pellaton, qui toucha cependant au réalisme magique avec d’étonnantes réussites, dans la filiation d’un Buzzati. Or c’est précisément à ce conteur crépusculaire qu’on songe en lisant Les Contes des jours volés d’Anne-Lou Steininger, autant, pour leur étrangeté cocasse et leur lyrisme plus ou moins délirant, qu’aux récits épars d’un Henri Michaux.
Un premier contrat à contrainte, évoquant aussitôt le défi de Shéhérazade, oriente la suite de ces contes à multiples voix et tonalités, qui oscillent entre l’interrogation philosophique et la fugue poétique, l’évocation nostalgique (par exemple dans Le clin d’œil du lièvre, qui figure la perte de la sauvagerie enfantine par le truchement d’une scène onirique d’une grande beauté) ou la charge symbolique grinçante (rappelant précisément Buzzati, Kafka ou Kadaré), dont la meilleure illustration est sans doute Le musée des mémoires humaines .
La hantise du temps qui passe, le caractère aléatoire, sinon accidentel, de nos vacations terrestres, les vertiges sensoriels ou psychiques à résonances métaphysiques, ou les peurs plus élémentaires, les angoisses affleurant quelle soupe originelle, nourrissent autant de visions, de rêves éveillés, de réflexions plus explicites (au risque de tomber à plat, comme dans la représentation du paradis de Sur mesure ou le discours consacré à La liberté), de fables plus élaborées ou de contes portés par la fantaisie imaginative et la furia verbale de la prosatrice, touchant parfois à la féerie.
Le talent littéraire d’Anne-Lou Steninger avait été très remarqué, déjà, lors de la parution de La Maladie d’être mouche (Gallimard, 1996), premier recueil de proses ciselées et baroques traduisant indéniablement une vision personnelle, qui s’est cependant approfondie depuis lors, en se simplifiant du point de vue de l’expression. De fait, son univers poétique a acquis une nouvelle densité et plus encore: une sorte de gravité dont procède un surcroît de liberté, comme si le subconscient, face à l’irrémédiable, se faisait plus follement joueur, dans le sillage de cette insaisissable jeune fille ( Elle ) folâtre, symbole de vie, de grâce et de liberté, qu’on entend quelque part «jouer cet air inachevé sur un piano aux touches d’eau – ce piano, tu t’en souviens, qui n’arrivait à bout de rien, mais dont les notes titubantes avaient la saveur beurrée du thé noir et des tuiles aux amandes, le mercredi après-midi, quand tu avais leçon de solfège et de pluie».
C’est enfin un livre imprégné de nostalgie et de malice que Les Contes des jours volés , bruissant d’anges et de mots magiques voués à l’exorcisme de tout ce qui se dégrade et s’effondre en nous, plein aussi de violence «retournée» et d’effroi conjuré.
«J’habite une demeure où les jours ne se ressemblent pas, lit-on en conclusion, un palais frémissant de poussière chancelante. La pluie le ravine, le soleil et le vent l’allègent allègrement. Ses formes fondent, se lissent et s’adoucissent – comme les miennes, ma chère! C’est ainsi que je l’aime. Et mon enfance s’éternise. Âme de mon château et vous, mes os légers et blancs comme du bois flotté, dites à ceux qui viennent demain sur cette dune:
Il n’est de vrai château que de sable,
De temps heureux que celui que l’on perd…»
Contes, fables, poèmes en prose pour mieux repousser la mort. Le temps, l’amour, la disparition: autant de thèmes abordés dans ces textes étonnants, portés par une écriture inoubliable, pleine de créativité et de poésie. On retrouve dans ce recueil le talent et la maîtrise dont Anne-Lou Steininger avait fait preuve dans son premier roman.
Contes, fables, poèmes en prose pour mieux repousser la mort. Le temps, l’amour, la disparition: autant de thèmes abordés dans ces textes étonnants, portés par une écriture inoubliable, pleine de créativité et de poésie. On retrouve dans ce recueil le talent et la maîtrise dont Anne-Lou Steininger avait fait preuve dans son premier roman.
L’écriture comme une adoration
Il y a dix ans, Anne-Lou Steininger faisait une entrée très remarquée en littérature. Son premier récit était même publié dans la réputée collection blanche de Gallimard. Un exploit pour cette jeune Valaisanne établie à Genève.
Avec La Maladie d’être mouche , Anne-Lou Steininger imposait d’emblée un style déroutant, baroque et flamboyant. Elle écrivit ensuite pour le théâtre, enchaînant les prix littéraires, avant de publier cet automne Les Contes des jours volés … qui ne nous volent rien, mais nous rendent plutôt le goût de l’imaginaire, du poétique, des univers indescriptibles et des êtres qu’il serait vain de vouloir comprendre.
Pourtant courts, ces récits plus étonnants les uns que les autres sont, sur le fil de l’incertitude, des cheminements assez longs pour nous faire perdre nos repères habituels. Ils nous égarent pour mieux nous recentrer, nous permettant ainsi de renouer le dialogue avec ce qu’il y a de plus profond en nous.
Dans les contes d’Anne-Lou Steininger, on croise des humains, des anges ou des bêtes, des vivants et des morts, entre joie et chagrin, adoration et attente, questionnements sans réponses. C’est sur le fil du temps qu’elle nous emmène, au gré des variations dignes d’un pianiste envoûtant. Son clavier est la page, ses notes sont des mots, dont elle joue admirablement pour exprimer cet indicible privilège de donner corps au vivant par l’écriture.
Douce et grinçante, la vie captée par Anne-Lou Steininger nous saisit le coeur, entre la nostalgie et ce reste d’innocence face à l’éphémère que l’on respire à pleins poumons avant qu’il ne nous échappe. «J’eus envie de soupirer à mon tour. Je pris une longue, une profonde, une voluptueuse inspiration dans laquelle s’engouffrèrent l’odeur du café, la lumière du soir, le chant de la fontaine, et la place tout entière, lui dedans: lui, le pèlerin profane, qui s’est agenouillé dans mon âme, les mains jointes, les yeux fermés, pour adorer une odeur.»
L’écriture comme une adoration
Il y a dix ans, Anne-Lou Steininger faisait une entrée très remarquée en littérature. Son premier récit était même publié dans la réputée collection blanche de Gallimard. Un exploit pour cette jeune Valaisanne établie à Genève.
Avec La Maladie d’être mouche , Anne-Lou Steininger imposait d’emblée un style déroutant, baroque et flamboyant. Elle écrivit ensuite pour le théâtre, enchaînant les prix littéraires, avant de publier cet automne Les Contes des jours volés … qui ne nous volent rien, mais nous rendent plutôt le goût de l’imaginaire, du poétique, des univers indescriptibles et des êtres qu’il serait vain de vouloir comprendre.
Pourtant courts, ces récits plus étonnants les uns que les autres sont, sur le fil de l’incertitude, des cheminements assez longs pour nous faire perdre nos repères habituels. Ils nous égarent pour mieux nous recentrer, nous permettant ainsi de renouer le dialogue avec ce qu’il y a de plus profond en nous.
Dans les contes d’Anne-Lou Steininger, on croise des humains, des anges ou des bêtes, des vivants et des morts, entre joie et chagrin, adoration et attente, questionnements sans réponses. C’est sur le fil du temps qu’elle nous emmène, au gré des variations dignes d’un pianiste envoûtant. Son clavier est la page, ses notes sont des mots, dont elle joue admirablement pour exprimer cet indicible privilège de donner corps au vivant par l’écriture.
Douce et grinçante, la vie captée par Anne-Lou Steininger nous saisit le coeur, entre la nostalgie et ce reste d’innocence face à l’éphémère que l’on respire à pleins poumons avant qu’il ne nous échappe. «J’eus envie de soupirer à mon tour. Je pris une longue, une profonde, une voluptueuse inspiration dans laquelle s’engouffrèrent l’odeur du café, la lumière du soir, le chant de la fontaine, et la place tout entière, lui dedans: lui, le pèlerin profane, qui s’est agenouillé dans mon âme, les mains jointes, les yeux fermés, pour adorer une odeur.»
Y a pas que la télé
Les contes d’Anne-Lou Steininger, auteur de La maladie d’être mouche et du Destin des viandes , sont de l’espèce inquiétante en ce qu’ils dissèquent avec virtuosité nos agoisses à propos du temps, de la mort de l’imprévisible labyrinthe de la vie. Il y a de la luxuriance de Jérôme Bosch, du fantastique tragique de Dino Buzzati dans ces visions singulières d’un au-delà ou d’un dedans des choses de l’existence. Visionnaire, certes, cette dramaturge de l’illusion qui multiplie à l’infini le visage de la femme aimée, ou qui pénètre les arcanes de la mort et de la renaissance du même être souffrant et hurlant de faim.
La magnificence de l’écriture déploie ses fastes dans des outre-mondes clos, ténébreux, où il n’est point de salut. On est toujours dans un espace philosophique et métaphysique, mais totalement imagé. La course symbolique derrière le lièvre n’est pas celle d’Alice, mais la vaine poursuite d’une enfance enfuie. Enfance encore, mais captive, d’une mère monstrueuse et envahissante étouffant contre ses mamelles son bébé de 87 ans!
La question du temps de vie est sans cesse suspendue entre deux points d’interrogation, deux infinis. Et celui qui n’avait plus que sept jours à vivre trompe son ange exterminateur en lui racontant des bobards. Tel autre, qui lance le poignard contre son ami, voit l’arme, suspendue, mettre un temps infini, celui de la repentance et de l’amitié revenue, avant de frapper mortellement. L’art d’Anne-Lou Steininger, pour insérer la dimension fantastique dans une forme de réalité, va bien au-delà de la fabulation et conduit le lecteur dans ces zones grises de l’inconscient où se cuisinent le pire et le meilleur.
Le rêve, car ces contes ont toujours quelque chose d’onirique, confine souvent au cauchemar, et celui de l’homme qui se noie serait-il aussi vrai que sa mort ? Les rêves sont aussi de l’au-delà, du dépouillement progressif, des comtes trop tardifs, de l’illusoire parure des hôtes du paradis ou de la métamorphose en libellule d’un avare repenti. L’humain, transpercé par le regard impitoyable de la conteuse, rencontre des miroirs effrayants de sa conditions et de ses illusions accrochées au musée des mémoires humaines.
Y a pas que la télé
Les contes d’Anne-Lou Steininger, auteur de La maladie d’être mouche et du Destin des viandes , sont de l’espèce inquiétante en ce qu’ils dissèquent avec virtuosité nos agoisses à propos du temps, de la mort de l’imprévisible labyrinthe de la vie. Il y a de la luxuriance de Jérôme Bosch, du fantastique tragique de Dino Buzzati dans ces visions singulières d’un au-delà ou d’un dedans des choses de l’existence. Visionnaire, certes, cette dramaturge de l’illusion qui multiplie à l’infini le visage de la femme aimée, ou qui pénètre les arcanes de la mort et de la renaissance du même être souffrant et hurlant de faim.
La magnificence de l’écriture déploie ses fastes dans des outre-mondes clos, ténébreux, où il n’est point de salut. On est toujours dans un espace philosophique et métaphysique, mais totalement imagé. La course symbolique derrière le lièvre n’est pas celle d’Alice, mais la vaine poursuite d’une enfance enfuie. Enfance encore, mais captive, d’une mère monstrueuse et envahissante étouffant contre ses mamelles son bébé de 87 ans!
La question du temps de vie est sans cesse suspendue entre deux points d’interrogation, deux infinis. Et celui qui n’avait plus que sept jours à vivre trompe son ange exterminateur en lui racontant des bobards. Tel autre, qui lance le poignard contre son ami, voit l’arme, suspendue, mettre un temps infini, celui de la repentance et de l’amitié revenue, avant de frapper mortellement. L’art d’Anne-Lou Steininger, pour insérer la dimension fantastique dans une forme de réalité, va bien au-delà de la fabulation et conduit le lecteur dans ces zones grises de l’inconscient où se cuisinent le pire et le meilleur.
Le rêve, car ces contes ont toujours quelque chose d’onirique, confine souvent au cauchemar, et celui de l’homme qui se noie serait-il aussi vrai que sa mort ? Les rêves sont aussi de l’au-delà, du dépouillement progressif, des comtes trop tardifs, de l’illusoire parure des hôtes du paradis ou de la métamorphose en libellule d’un avare repenti. L’humain, transpercé par le regard impitoyable de la conteuse, rencontre des miroirs effrayants de sa conditions et de ses illusions accrochées au musée des mémoires humaines.
Schéhérazade sauve sa vie chaque nuit en contant au roi de Perse Chahriyâr une nouvelle histoire, l’héroïne de cet ouvrage mène en bateau son ange (exterminateur) en utilisant le même stratagème.
Toute analogie est cependant trompeuse, le livre d’Anne-Lou Steininger ne saurait se comparer. Encore moins se définir ou entrer dans une catégorie. Il est fantastique et réaliste, poétique et philosophique, baroque parfois, et toujours porteur au plus profond des questionnements essentiels. La langue est belle, riche, séduisante, imagée.
L’argument de départ ou plutôt le fil conducteur de ces 35 contes: le temps qui passe. «Combien de jours vous reste-t-il à vivre?… Vous haussez les épaules. Question absurde! Vous n’en savez rien et préférez ne pas le savoir. (…) Moi je sais combien de jours il me reste à vivre. Sept exactement.»
Ces sept jours, la narratrice parviendra à les sauver en «embobinant» l’ange qui, chaque matin, depuis sa naissance se présente à elle pour la plumer d’un jour. Comment s’y prendra-t-elle? en le déstabilisant, en attisant sa curiosité, en mettant à l’épreuve son orgueil. «Il ne peut pas admettre que quelque chose dans le monde lui échappe. Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’un être de temps?» Il en oublie alors de prélever son dû, et la narratrice répond à ses questions par d’autres questions cachées dans des contes ou des biographies imaginaires.
«Nouvelle énigme pour lui, nouveau sursis pour moi», écrit-elle. Si ces récits composent une suite de variations sur le temps, ils diffèrent aussi bien par le ton, que par le rythme et la longueur (de neuf lignes à douze pages). Mais tous, en dépit du pessimisme de l’auteur sont empreints d’un humour décapant. Parmi nos préférés: Le Fleuve qui mettant en question le fameux axiome d’Héraclite: «On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve» se révèle comme le premier cas de clonage philosophique ou encore Cavalcade un malaxage de mots jubilatoire et surtout, poésie à l’état pur, O mon beau château . Qu’on en juge: «C’est un beau château blond, aux murs croustillants d’étincelles (…) Je l’entends chuchoter jour et nuit, fredonner des airs légers de puces aphones et d’étoffe froissée.»
Schéhérazade sauve sa vie chaque nuit en contant au roi de Perse Chahriyâr une nouvelle histoire, l’héroïne de cet ouvrage mène en bateau son ange (exterminateur) en utilisant le même stratagème.
Toute analogie est cependant trompeuse, le livre d’Anne-Lou Steininger ne saurait se comparer. Encore moins se définir ou entrer dans une catégorie. Il est fantastique et réaliste, poétique et philosophique, baroque parfois, et toujours porteur au plus profond des questionnements essentiels. La langue est belle, riche, séduisante, imagée.
L’argument de départ ou plutôt le fil conducteur de ces 35 contes: le temps qui passe. «Combien de jours vous reste-t-il à vivre?… Vous haussez les épaules. Question absurde! Vous n’en savez rien et préférez ne pas le savoir. (…) Moi je sais combien de jours il me reste à vivre. Sept exactement.»
Ces sept jours, la narratrice parviendra à les sauver en «embobinant» l’ange qui, chaque matin, depuis sa naissance se présente à elle pour la plumer d’un jour. Comment s’y prendra-t-elle? en le déstabilisant, en attisant sa curiosité, en mettant à l’épreuve son orgueil. «Il ne peut pas admettre que quelque chose dans le monde lui échappe. Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’un être de temps?» Il en oublie alors de prélever son dû, et la narratrice répond à ses questions par d’autres questions cachées dans des contes ou des biographies imaginaires.
«Nouvelle énigme pour lui, nouveau sursis pour moi», écrit-elle. Si ces récits composent une suite de variations sur le temps, ils diffèrent aussi bien par le ton, que par le rythme et la longueur (de neuf lignes à douze pages). Mais tous, en dépit du pessimisme de l’auteur sont empreints d’un humour décapant. Parmi nos préférés: Le Fleuve qui mettant en question le fameux axiome d’Héraclite: «On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve» se révèle comme le premier cas de clonage philosophique ou encore Cavalcade un malaxage de mots jubilatoire et surtout, poésie à l’état pur, O mon beau château . Qu’on en juge: «C’est un beau château blond, aux murs croustillants d’étincelles (…) Je l’entends chuchoter jour et nuit, fredonner des airs légers de puces aphones et d’étoffe froissée.»
Mélanome sur l’écorce du rêve
Anne-Lou Steininger a reçu hier soir le prix Michel Dentan, le couronnement d’une écriture singulière.
Hommage à ces contes bizarres.
Elle a dû finalement laisser filer entre ses dents le mot merci, hier soir, Anne-Lou Steininger, en recevant le prix Michel Dentan. À ces braves gens du milieu littéraire romand sensibles à sa pulpe langagière délicieusement impalpable, elle rêvait peut-être d’écrire comme dans Cavalcade , petite histoire en forme de serpentin de son recueil: «Mais d’où sortent-ils, que cherchent-ils ces deux goguelureaux, cette troupe de mols moineaux aux élégances chichiteuses qui vous abordent en mâchonnant des vers? Que dois-je ouïr, Messires, de votre sot sabir? Que trissez-vous à ma fauvagne? Je ne charabie pas de ce jus-là. Et ma jument n’obéit qu’à mon doigt. Passez votre chemin si vous ne voulez pas que je vous estroubisse!»
La langue inventive, bricoleuse, farfouineuse, de la romancière valaisanne établie à Genève, qui avait déjà étourdi ses lecteurs dans La maladie d’être mouche , retrouve dans cette suite de contes éclairés par la lumière du doute sa consistance fiévreuse et enragée, cotonneuse et angoissée. Comme les éponges et les oranges de Francis Ponge ou Quel Petit Vélo chromé au fond de la cour? , de Georges Perec, Anne-Lou Steininger réactive le sens du mot en le confrontant à la flamme brûlante de l’écrit au creux du bide. Elle joue en hurlant, se crame en riant et n’en finit pas de fournir à la page ce ton de rouille en effervescence, cette acidité sur la friandise, ce mélanome sur l’écorce du rêve, entre pourriture et émerveillement: «Délicatement, elle le presse contre elle, l’agite un peu. La peau séchée craque, mes poils se dressent, les os bilboquent. Et je cède à ce bruit. Je cède toujours.»
Concombre et lilas
Anne-Lou Steininger jette son regard désespéré sur le monde ou plutôt le laisse glisser, déraper, le déroule pour dérider et se dévider, comme si la substance visqueuse des ratages malicieux devenait confiture. Mais malgré la recherche du bizarre, de l’étonnante éloquence hoquetante, l’auteure ne perd pas ses personnages, elle en dessine des contours fluides, on s’attache au chef d’orchestre «qui procède au subtil réglage des fumées». On aimerait retrouver au coin de la rue «un parfum de concombre et de lilas». Et nous sommes ravis de nous divertir d’histoires présentées comme des fables, mais rattachées au dérisoire réel poétisé, sublimé, remâché, bref: «Point de brigands, d’ondines ou de monstres: il n’a pour compagnons que la foule grandissante des vagabonds, des apatrides, de tous ceux qui comme lui errent d’une maison fermée à l’autre.» Anne-Lou Steininger ne cesse de décrire l’étouffement, mais le caresse à la lame, saigne souvent, tombe à genoux, revient à la surface, reboit une tasse et entraîne encore le lecteur dans le tourbillon de cette écriture qui la ronge et la libère comme une chanson alcoolisée, comme une robe déchirée, comme un visage, un simple visage que l’on dévisage dans la bruine.
Une langue à aimer précautionneusement: «Notre village entier est une boîte à musique que les cigales agacées, désertent. Et nous en sommes les pantins.»
Mélanome sur l’écorce du rêve
Anne-Lou Steininger a reçu hier soir le prix Michel Dentan, le couronnement d’une écriture singulière.
Hommage à ces contes bizarres.
Elle a dû finalement laisser filer entre ses dents le mot merci, hier soir, Anne-Lou Steininger, en recevant le prix Michel Dentan. À ces braves gens du milieu littéraire romand sensibles à sa pulpe langagière délicieusement impalpable, elle rêvait peut-être d’écrire comme dans Cavalcade , petite histoire en forme de serpentin de son recueil: «Mais d’où sortent-ils, que cherchent-ils ces deux goguelureaux, cette troupe de mols moineaux aux élégances chichiteuses qui vous abordent en mâchonnant des vers? Que dois-je ouïr, Messires, de votre sot sabir? Que trissez-vous à ma fauvagne? Je ne charabie pas de ce jus-là. Et ma jument n’obéit qu’à mon doigt. Passez votre chemin si vous ne voulez pas que je vous estroubisse!»
La langue inventive, bricoleuse, farfouineuse, de la romancière valaisanne établie à Genève, qui avait déjà étourdi ses lecteurs dans La maladie d’être mouche , retrouve dans cette suite de contes éclairés par la lumière du doute sa consistance fiévreuse et enragée, cotonneuse et angoissée. Comme les éponges et les oranges de Francis Ponge ou Quel Petit Vélo chromé au fond de la cour? , de Georges Perec, Anne-Lou Steininger réactive le sens du mot en le confrontant à la flamme brûlante de l’écrit au creux du bide. Elle joue en hurlant, se crame en riant et n’en finit pas de fournir à la page ce ton de rouille en effervescence, cette acidité sur la friandise, ce mélanome sur l’écorce du rêve, entre pourriture et émerveillement: «Délicatement, elle le presse contre elle, l’agite un peu. La peau séchée craque, mes poils se dressent, les os bilboquent. Et je cède à ce bruit. Je cède toujours.»
Concombre et lilas
Anne-Lou Steininger jette son regard désespéré sur le monde ou plutôt le laisse glisser, déraper, le déroule pour dérider et se dévider, comme si la substance visqueuse des ratages malicieux devenait confiture. Mais malgré la recherche du bizarre, de l’étonnante éloquence hoquetante, l’auteure ne perd pas ses personnages, elle en dessine des contours fluides, on s’attache au chef d’orchestre «qui procède au subtil réglage des fumées». On aimerait retrouver au coin de la rue «un parfum de concombre et de lilas». Et nous sommes ravis de nous divertir d’histoires présentées comme des fables, mais rattachées au dérisoire réel poétisé, sublimé, remâché, bref: «Point de brigands, d’ondines ou de monstres: il n’a pour compagnons que la foule grandissante des vagabonds, des apatrides, de tous ceux qui comme lui errent d’une maison fermée à l’autre.» Anne-Lou Steininger ne cesse de décrire l’étouffement, mais le caresse à la lame, saigne souvent, tombe à genoux, revient à la surface, reboit une tasse et entraîne encore le lecteur dans le tourbillon de cette écriture qui la ronge et la libère comme une chanson alcoolisée, comme une robe déchirée, comme un visage, un simple visage que l’on dévisage dans la bruine.
Une langue à aimer précautionneusement: «Notre village entier est une boîte à musique que les cigales agacées, désertent. Et nous en sommes les pantins.»