La malédiction de l’abandon
Inspiré par la destinée d’un déserteur de l’armée suisse parti rejoindre les forces allemandes en 1943. L’écrivain genevois signe un roman captivant, entre documentaire et fiction. En vingt chapitres couvrant la période 1924-1945, Au nom du feu retrace l’enfance et l’adolescence d’un jeune lieutenant suisse qui choisira de déserter pour rejoindre les rangs de la Waffen SS où il servira sur le front russe. L’auteur genevois Pierre Béguin – dont le style réaliste ne dédaigne pas l’imparfait du subjonctif – alterne le récit des événements de la vie d’Alfred Luginbühl en Suisse et de ceux vécus sur le front de l’Est. Il décrit notamment les souffrances du jeune homme dans un camp de prisonniers russes après la défaite de l’Allemagne, jusqu’à l’évasion qui le ramène en Suisse. L’auteur, qui affectionne les personnages ordinaires aux destins extraordinaires, signe ici un roman captivant. Interview. La Liberté. Vouliez-vous, en décrivant les malheurs de Luginbühl durant son enfance et son adolescence, réhabiliter celui qui choisit le camp nazi pour combattre le bolchevisme?
Pierre Béguin. Un romancier ne doit pas juger ses personnages, mais s’efforcer de les animer dans leurs complexités. «Réhabiliter» suggère que je pense mon personnage innocent. Or, ce que je veux, c’est que le lecteur comprenne son geste à travers l’enchaînement des circonstances de la vie.
Le petit Luginbühl est littéralement expulsé du paradis, puisqu’il va être repris par sa mère biologique qui l’avait abandonné dans une ferme proche du lac de Thoune, dans une famille qu’il croyait la sienne. Cette femme qui vit à Montreux voit un article relatant comment l’enfant qui poursuivait un papillon avec son filet a failli se noyer. Elle récupère alors Alfred chez elle et le traite en domestique, battu au moindre faux pas par son beau-père communiste.
La Liberté. Votre personnage l’affirme «Si je n’avais pas été en guerre contre moi, jamais je n’aurais même songé à faire la guerre.» Avait-il besoin d’un cadre?
Pierre Béguin. Exact! Comme pour Josette Bauer, la condamnée parricide de mon précédent livre (La Scandaleuse Madame B.) , c’est la parentalité défaillante qui est au cœur du destin de Luginbühl, l’abandon. Une fois sorti de la maison de redressement, alors qu’il a un emploi, il est quitté par celle qu’il aime. Nouvel abandon qui ravive la blessure d’enfance.
Son histoire sera infléchie par l’Histoire, à savoir la Seconde Guerre mondiale. D’abord la Carélie où, grâce à l’alliance opportuniste signée par la Finlande et l’Allemagne contre les Russes, on l’envoie récupérer les territoires finlandais annexés en 1940 par l’URSS, puis la Russie où il est déporté après le retournement des Finlandais qui rejoignent les Alliés en 1944.
La Liberté. Dans votre roman, où s’arrête le documentaire, où commence la fiction?
Pierre Béguin. J’ai lu les notes qu’Alfred Luginbühl a prises pendant cette période et que m’a remises son fils. Elles fourmillent de détails sur le quotidien, mais elles ne sont pas le fait d’un écrivain. Pour nourrir le récit, j’ai donc inventé des situations, des descriptions, des dialogues, des personnages, dont certains, par leur humanité, font contrepoids à la violence des événements qu’il traverse. En fait, j’a axé mon roman non pas sur des scènes de guerre (seuls deux chapitres racontent les combats) mais sur les conséquences de cette guerre, destructions systématiques, épidémies, famines, vols, viols, etc.
La Liberté. On sent en vous lisant que la nature et les animaux souffrent aussi de la guerre…
Pierre Béguin. Je tenais beaucoup à les intégrer, en effet. Comme Luginbühl est un enfant de la campagne, il est particulièrement réceptif à cet aspect trop souvent oublié de la guerre. Pour avoir lu beaucoup de livres de guerre, et vu beaucoup de documentaires, je peux vous affirmer que le sujet des animaux victimes de la guerre n’est presque jamais abordé. C’est peut-être aussi un élément original de mon roman, dont le héros est un garçon qui aurait pu vivre tranquille dans sa ferme s’il n’avait pas été piégé par un filet à papillon.»
Revue de presse4
La Liberté.
La Liberté.
La malédiction de l’abandon
Inspiré par la destinée d’un déserteur de l’armée suisse parti rejoindre les forces allemandes en 1943. L’écrivain genevois signe un roman captivant, entre documentaire et fiction. En vingt chapitres couvrant la période 1924-1945, Au nom du feu retrace l’enfance et l’adolescence d’un jeune lieutenant suisse qui choisira de déserter pour rejoindre les rangs de la Waffen SS où il servira sur le front russe. L’auteur genevois Pierre Béguin – dont le style réaliste ne dédaigne pas l’imparfait du subjonctif – alterne le récit des événements de la vie d’Alfred Luginbühl en Suisse et de ceux vécus sur le front de l’Est. Il décrit notamment les souffrances du jeune homme dans un camp de prisonniers russes après la défaite de l’Allemagne, jusqu’à l’évasion qui le ramène en Suisse. L’auteur, qui affectionne les personnages ordinaires aux destins extraordinaires, signe ici un roman captivant. Interview. La Liberté. Vouliez-vous, en décrivant les malheurs de Luginbühl durant son enfance et son adolescence, réhabiliter celui qui choisit le camp nazi pour combattre le bolchevisme?
Pierre Béguin. Un romancier ne doit pas juger ses personnages, mais s’efforcer de les animer dans leurs complexités. «Réhabiliter» suggère que je pense mon personnage innocent. Or, ce que je veux, c’est que le lecteur comprenne son geste à travers l’enchaînement des circonstances de la vie.
Le petit Luginbühl est littéralement expulsé du paradis, puisqu’il va être repris par sa mère biologique qui l’avait abandonné dans une ferme proche du lac de Thoune, dans une famille qu’il croyait la sienne. Cette femme qui vit à Montreux voit un article relatant comment l’enfant qui poursuivait un papillon avec son filet a failli se noyer. Elle récupère alors Alfred chez elle et le traite en domestique, battu au moindre faux pas par son beau-père communiste.
La Liberté. Votre personnage l’affirme «Si je n’avais pas été en guerre contre moi, jamais je n’aurais même songé à faire la guerre.» Avait-il besoin d’un cadre?
Pierre Béguin. Exact! Comme pour Josette Bauer, la condamnée parricide de mon précédent livre (La Scandaleuse Madame B.) , c’est la parentalité défaillante qui est au cœur du destin de Luginbühl, l’abandon. Une fois sorti de la maison de redressement, alors qu’il a un emploi, il est quitté par celle qu’il aime. Nouvel abandon qui ravive la blessure d’enfance.
Son histoire sera infléchie par l’Histoire, à savoir la Seconde Guerre mondiale. D’abord la Carélie où, grâce à l’alliance opportuniste signée par la Finlande et l’Allemagne contre les Russes, on l’envoie récupérer les territoires finlandais annexés en 1940 par l’URSS, puis la Russie où il est déporté après le retournement des Finlandais qui rejoignent les Alliés en 1944.
La Liberté. Dans votre roman, où s’arrête le documentaire, où commence la fiction?
Pierre Béguin. J’ai lu les notes qu’Alfred Luginbühl a prises pendant cette période et que m’a remises son fils. Elles fourmillent de détails sur le quotidien, mais elles ne sont pas le fait d’un écrivain. Pour nourrir le récit, j’ai donc inventé des situations, des descriptions, des dialogues, des personnages, dont certains, par leur humanité, font contrepoids à la violence des événements qu’il traverse. En fait, j’a axé mon roman non pas sur des scènes de guerre (seuls deux chapitres racontent les combats) mais sur les conséquences de cette guerre, destructions systématiques, épidémies, famines, vols, viols, etc.
La Liberté. On sent en vous lisant que la nature et les animaux souffrent aussi de la guerre…
Pierre Béguin. Je tenais beaucoup à les intégrer, en effet. Comme Luginbühl est un enfant de la campagne, il est particulièrement réceptif à cet aspect trop souvent oublié de la guerre. Pour avoir lu beaucoup de livres de guerre, et vu beaucoup de documentaires, je peux vous affirmer que le sujet des animaux victimes de la guerre n’est presque jamais abordé. C’est peut-être aussi un élément original de mon roman, dont le héros est un garçon qui aurait pu vivre tranquille dans sa ferme s’il n’avait pas été piégé par un filet à papillon.»
Un Suisse dans la Waffen SS
Un Suisse dans la Waffen SS
En 1942, Alfred Luginbühl traverse la frontière franco-suisse pour rejoindre l’armée allemande. Dans Au nom du feu , l’écrivain genevois Pierre Béguin raconte l’histoire vraie de ce jeune homme qui a pris la violence pour boussole.
Il a fait partie des 2'000 Suisses – militaires et civils – à rejoindre les forces du Troisième Reich. Alfred Luginbühl avait 24 ans. Il sortait d’un chagrin d’amour, après une enfance et une jeunesse difficiles. Au sein de la Waffen SS, il va combattre en Carélie, sur le front russe. Dans Au nom du feu , l’écrivain genevois Pierre Béguin retrace ce destin hors du commun. Avec la rigueur de l’historien et le souffle du romancier.
Le livre, en effet, est estampillé «roman». Il en a les contours et les élans. La fiction, comme souvent, permet ici de combler les manques du récit. À sa disparition en 1995, à 77 ans, Alfred Luginbühl a laissé des notes autobiographiques «dans le but d’écrire ses mémoires», lit-on dans la postface. Un de ses fils les a confiés à Pierre Béguin.
Ces carnets ne pouvaient tomber en de meilleures mains. L’auteur de Condamné au bénéfice du doute (fondé sur l’affaire Jaccoud) aime s’appuyer sur le réel et apprécie, en particulier, les trajectoires qui dévient. Ces personnes ordinaires que le destin entraîne sur des chemins inattendus. Outre l’histoire de la condamnation pour meurtre de Pierre Jaccoud en 1960, il s’est par exemple intéressé à l’incroyable parcours de Josette Bauer (La scandaleuse Madame B) , qui a intrigué Truman Capote. En fin connaisseur de l’Amérique du Sud, il a aussi tiré deux romans du même fait divers survenu en Colombie en 1992 ( Joselito carnaval en 2000, Et le mort se mit à parler en 2017).
Deux récits alternés
Avec Au nom du feu , Pierre Béguin poursuit donc sa réflexion sur la destinée humaine. Sur ces événements ou ces moments qui dérèglent les rouages. Pour Alfred Luginbühl, tout débute après quelques années d’enfance insouciante, au bord du lac de Thoune. Un jour, après avoir failli se noyer, il apprend que ses parents, si aimants, ne sont pas ses vrais parents. Il a six ans. Sa mère biologique revient le chercher. Début de ses malheurs. Pierre Béguin articule son roman en deux récits alternés. Le premier commence le 8 mars 1942, quand Alfred Luginbühl franchit la frontière franco-suisse au Suchet, entre Vallorbe et Sainte-Croix. Il déserte alors l’armée suisse, où il a le grade de lieutenant, pour rejoindre la Waffen SS.
Le second récit suit l’enfant puis l’adolescent malmené. Les deux histoires vont finir par se rejoindre. D’un côté, l’horreur de la guerre, en Finlande, face aux Russes. De l’autre, une jeunesse violentée, d’abord dans son nouveau foyer, à Montreux, puis aux Croisettes, une maison de correction sur les hauts de Lausanne. Envoyé là-bas en 1933, Alfred Luginbühl subira, une nouvelle fois, les coups et les humiliations.
Le Führer, image du père
Dans ces lieux sordides, sa vie continue de dériver. «Par une sorte de romantisme propre à l’adolescence, il me semblait alors impossible de donner un véritable sens à ma vie sans le faire d’abord passer par la souffrance, écrit Pierre Béguin. La violence subie prenait ainsi toute sa signification, comme si, à l’instar d’une boussole, elle me montrait la direction à prendre.»
À l’évidence, Pierre Béguin ne cherche pas à excuser ni à juger. Son livre s’intéresse à l’humain, avec ce qu’il comprend de côtés sombres. Le jeune Alfred se retrouve dans une spirale de maltraitance et d’incompréhension. Quand il retrouve la liberté, «après douze ans de régime carcéral, à Montreux et aux Croisettes», il se sent désemparé. Avec en lui «une charge de violence que des années de sévices corporels avaient nourrie».
Après une déception amoureuse, il décide de franchir la frontière, afin de «lutter contre le communisme». Telle est sa principale motivation, ajoutée à une fascination pour le Führer: «[Il] incarnait à mes yeux, l’image du père de la patrie telle que je l’imaginais idéalement, forte et tutélaire, une image qui avait cruellement fait défaut à mon adolescence.»
La Shoah, en revanche, n’apparaît pas dans le roman, si ce n’est en arrière fond furtif: à la fin de la guerre, Alfred Luginbühl, libéré de son camp de prisonniers, voit passer d’anciens déportés, «silhouettes hâves et déguenillées». Pour le reste, le soldat suisse traverse le conflit apparemment sans avoir conscience de cette horreur-là.
«J’y suis allé tout seul»
Blessé, prisonnier, évadé, ce jeune homme emporté par le tourbillon de la guerre connaît son lot d’atrocités. Pierre Béguin les raconte avec force détails en s’appuyant aussi bien sur les faits historiques que sur son sens de l’image qui frappe. Il évoque, par exemple, le «silence livide» et «unique au monde» qui suit un bombardement. Ou le bruit des pas: «On n’entendait plus que le léger craquement des semelles sur la neige, semblable à un grincement de dents.» Et «l’odeur grasse et sucrée des poux», les pieds gelés, la faim… La guerre, monstrueuse.
À son retour en Suisse, Alfred Luginbühl mènera une vie paisible, après avoir purgé une courte peine de prison pour «désobéissance aux autorités militaires» et «service militaire étranger». Sous la plume affûtée de Pierre Béguin, il reste droit, dans ses souffrances comme dans ses erreurs: «Si les hommes sont toujours prompts à s’attribuer les mérites de leurs lauriers, ils admettent difficilement les torts dans leurs échecs. Moi, j’assume sans retenue avoir été le principal artisan de mes malheurs. Je suis allé voir dans les recoins les plus sombres de la vie. J’y suis allé tout seul. Personne ne m’y a poussé. Regretter n’aurait aucun sens.»
Un Suisse dans la Waffen SS
Un Suisse dans la Waffen SS
En 1942, Alfred Luginbühl traverse la frontière franco-suisse pour rejoindre l’armée allemande. Dans Au nom du feu , l’écrivain genevois Pierre Béguin raconte l’histoire vraie de ce jeune homme qui a pris la violence pour boussole.
Il a fait partie des 2'000 Suisses – militaires et civils – à rejoindre les forces du Troisième Reich. Alfred Luginbühl avait 24 ans. Il sortait d’un chagrin d’amour, après une enfance et une jeunesse difficiles. Au sein de la Waffen SS, il va combattre en Carélie, sur le front russe. Dans Au nom du feu , l’écrivain genevois Pierre Béguin retrace ce destin hors du commun. Avec la rigueur de l’historien et le souffle du romancier.
Le livre, en effet, est estampillé «roman». Il en a les contours et les élans. La fiction, comme souvent, permet ici de combler les manques du récit. À sa disparition en 1995, à 77 ans, Alfred Luginbühl a laissé des notes autobiographiques «dans le but d’écrire ses mémoires», lit-on dans la postface. Un de ses fils les a confiés à Pierre Béguin.
Ces carnets ne pouvaient tomber en de meilleures mains. L’auteur de Condamné au bénéfice du doute (fondé sur l’affaire Jaccoud) aime s’appuyer sur le réel et apprécie, en particulier, les trajectoires qui dévient. Ces personnes ordinaires que le destin entraîne sur des chemins inattendus. Outre l’histoire de la condamnation pour meurtre de Pierre Jaccoud en 1960, il s’est par exemple intéressé à l’incroyable parcours de Josette Bauer (La scandaleuse Madame B) , qui a intrigué Truman Capote. En fin connaisseur de l’Amérique du Sud, il a aussi tiré deux romans du même fait divers survenu en Colombie en 1992 ( Joselito carnaval en 2000, Et le mort se mit à parler en 2017).
Deux récits alternés
Avec Au nom du feu , Pierre Béguin poursuit donc sa réflexion sur la destinée humaine. Sur ces événements ou ces moments qui dérèglent les rouages. Pour Alfred Luginbühl, tout débute après quelques années d’enfance insouciante, au bord du lac de Thoune. Un jour, après avoir failli se noyer, il apprend que ses parents, si aimants, ne sont pas ses vrais parents. Il a six ans. Sa mère biologique revient le chercher. Début de ses malheurs. Pierre Béguin articule son roman en deux récits alternés. Le premier commence le 8 mars 1942, quand Alfred Luginbühl franchit la frontière franco-suisse au Suchet, entre Vallorbe et Sainte-Croix. Il déserte alors l’armée suisse, où il a le grade de lieutenant, pour rejoindre la Waffen SS.
Le second récit suit l’enfant puis l’adolescent malmené. Les deux histoires vont finir par se rejoindre. D’un côté, l’horreur de la guerre, en Finlande, face aux Russes. De l’autre, une jeunesse violentée, d’abord dans son nouveau foyer, à Montreux, puis aux Croisettes, une maison de correction sur les hauts de Lausanne. Envoyé là-bas en 1933, Alfred Luginbühl subira, une nouvelle fois, les coups et les humiliations.
Le Führer, image du père
Dans ces lieux sordides, sa vie continue de dériver. «Par une sorte de romantisme propre à l’adolescence, il me semblait alors impossible de donner un véritable sens à ma vie sans le faire d’abord passer par la souffrance, écrit Pierre Béguin. La violence subie prenait ainsi toute sa signification, comme si, à l’instar d’une boussole, elle me montrait la direction à prendre.»
À l’évidence, Pierre Béguin ne cherche pas à excuser ni à juger. Son livre s’intéresse à l’humain, avec ce qu’il comprend de côtés sombres. Le jeune Alfred se retrouve dans une spirale de maltraitance et d’incompréhension. Quand il retrouve la liberté, «après douze ans de régime carcéral, à Montreux et aux Croisettes», il se sent désemparé. Avec en lui «une charge de violence que des années de sévices corporels avaient nourrie».
Après une déception amoureuse, il décide de franchir la frontière, afin de «lutter contre le communisme». Telle est sa principale motivation, ajoutée à une fascination pour le Führer: «[Il] incarnait à mes yeux, l’image du père de la patrie telle que je l’imaginais idéalement, forte et tutélaire, une image qui avait cruellement fait défaut à mon adolescence.»
La Shoah, en revanche, n’apparaît pas dans le roman, si ce n’est en arrière fond furtif: à la fin de la guerre, Alfred Luginbühl, libéré de son camp de prisonniers, voit passer d’anciens déportés, «silhouettes hâves et déguenillées». Pour le reste, le soldat suisse traverse le conflit apparemment sans avoir conscience de cette horreur-là.
«J’y suis allé tout seul»
Blessé, prisonnier, évadé, ce jeune homme emporté par le tourbillon de la guerre connaît son lot d’atrocités. Pierre Béguin les raconte avec force détails en s’appuyant aussi bien sur les faits historiques que sur son sens de l’image qui frappe. Il évoque, par exemple, le «silence livide» et «unique au monde» qui suit un bombardement. Ou le bruit des pas: «On n’entendait plus que le léger craquement des semelles sur la neige, semblable à un grincement de dents.» Et «l’odeur grasse et sucrée des poux», les pieds gelés, la faim… La guerre, monstrueuse.
À son retour en Suisse, Alfred Luginbühl mènera une vie paisible, après avoir purgé une courte peine de prison pour «désobéissance aux autorités militaires» et «service militaire étranger». Sous la plume affûtée de Pierre Béguin, il reste droit, dans ses souffrances comme dans ses erreurs: «Si les hommes sont toujours prompts à s’attribuer les mérites de leurs lauriers, ils admettent difficilement les torts dans leurs échecs. Moi, j’assume sans retenue avoir été le principal artisan de mes malheurs. Je suis allé voir dans les recoins les plus sombres de la vie. J’y suis allé tout seul. Personne ne m’y a poussé. Regretter n’aurait aucun sens.»
«La guerre n'est jamais une histoire entre des gentils et des méchants»
«La guerre n'est jamais une histoire entre des gentils et des méchants»
Au journalisme, Pierre Béguin a préféré l’enquête romanesque. Après La Scandaleuse Madame B ., il tente de comprendre, dans Au nom du feu , ce qui a pu pousser un jeune soldat suisse à déserter pour rejoindre la Waffen SS sur le front russe.
Huit mars 1942: un homme de 24 ans, officier de l'armée suisse, chargé de tout son barda militaire, gravit le versant suisse du Suchet, dans le Jura vaudois. Son but: passer en France, de l'autre côté de la montagne, et rejoindre la Waffen-SS pour aller se battre sur le front russe. Côté français, un paysan ou un garde forestier, voyant ce soldat suisse dévaler la forêt à grande vitesse, tente de le mettre en garde: «Arrêtez. Monsieur! Ne descendez pas plus loin! En bas, il y a les Boches...» Le jeune lieutenant Alfred Luginbühl ne s'arrêtera pas. Il a fait le choix de déserter. Il a fait le choix de l’Allemagne.
Ainsi s'ouvre le nouveau roman de Pierre Béguin, Au nom du feu , basé sur la véritable histoire de l'officier Luginbühl. Qu'est-ce qui pousse un individu à faire bifurquer sa vie d'une telle manière? À rompre avec son pays, sa famille? Qu'est-ce qui conduit à choisir le mauvais camp? Ces questions sous-tendent de part en part ce livre remarquablement construit qui offre des reconstitutions salsissantes d'une enfance martyrisée dans la Suisse romande de l'entre-deux-guerres puis une plongée plus vraie que nature sur le front est en Carélie, dans un camp de prisonniers en URSS, puis sous les tapis de bombes déversés par les Alliés sur les habitants de Berlin et de Königsberg.
Enfance paradisiaque
Pierre Béguin n'a pas choisi le récit chronologique des événements. À la scène inaugurale de la désertion succède un retour à la petite enfance paradisiaque d'Alfred à Merligen, au bord du lac de Thoune. Tout le roman va progresser dans cette alternance entre les années de guerre et celles qui ont précédé le basculement du côté de l'Allemagne nazie. Le lecteur découvre ainsi comment la violence de la guerre est apparue comme la seule issue pour expurger une somme inouïe de violences endurées après avoir été brutalement arraché à sa famille de Merligen alors qu'il avait 7 ans.
Cette violence va devenir institutionnelle lorsque l'adolescent sera placé à 15 ans dans la Maison de correction pour mineurs des Croisettes, à Vennes, au-dessus de Lausanne. Un centre de détention où tout enfant jugé déviant (parents divorcés. enfants fugueurs, etc.) se retrouve soumis à des travaux de forçats, des humiliations, des passages à tabac. Grâce aux souvenirs précis qu'Alfred Luginbühl a consignés dans un journal, c'est tout un passé, difficilement concevable aujourd'hui, qui se déploie avec la force d'un cauchemar où tout serait vrai: les surnoms des adultes bourreaux, les stratégies pour recevoir les repas, les rituels, les brimades.
Littérature du réel, roman vérité: toute la carrière d'écrivain de Pierre Béguin est placée sous le signe de l'enquête, qu'il s'agisse de faits divers fameux ayant défrayé la chronique dans la Genève des années 1950 ou de drames intimes qu'il a lui-même vécus. C'est au cours d’une soirée chez des connaissances à Genève il y a quelques années qu'il entend quelqu’un raconter être le fils d'un déserteur de l’armée suisse ayant fait le choix de la Waffen-SS. «Tout écrivain entendant cela ne peut que dresser l'oreille», explique-t-il dans un café de la place Neuve.
Depuis la mort d'Alfred en 1995, le fils avait conservé les notes que son père avait prises sur sa vie. «Il a noté une somme extraordinaire de détails du quotidien, sur les Croisettes à Lausanne, sur ses conditions de vie dans un camp SS en Carélie, sur le camp de prisonniers où il a été amené en URSS. Il énonçait les faits mais ne les racontait pas. Il ne dit rien sur les conditions de son évasion du camp de prisonniers par exemple. Il écrit qu'en Finlande, il a tué un officier allemand qui voulait appliquer une politique de la table rase et tuer les civils. Alfred s'y est opposé. Mais il ne raconte pas l'événement. J'ai comblé les trous. À partir d'une ligne de notes. j’écrivais 60 pages», explique le romancier.
Le point de vue de l’autre
Il a aussi donné à Alfred l'épaisseur d’un personnage de roman: «Je voulais comprendre comment quelqu'un peut être amené à faire un tel choix. J'en ai fait un personnage qui évolue depuis les conceptions de l’honneur, de la guerre, de l'ordre qu'il s'était construites. L'expérience de la guerre va les déconstruire.» On fait remarquer à Pierre Béguin que les passages où Alfred déambule dans Berlin détruit, au milieu de civils hagards et en haillons, sont d'un réalisme, là encore, impressionnant: «Le point de vue des Alliés prédomine sur la Deuxième Guerre mondiale. Le point de vue allemand est ignoré ou minimisé. Or la guerre n'est jamais une histoire de gentils d'un côté et de méchants de l'autre. Quatre-vingts ans après la fin de la guerre, on peut, je pense, s'intéresser au point de vue des civils allemands.»
Après de longs périples en Amérique du Sud, Pierre Béguin a fait toute sa carrière professionnelle comme professeur de français au Collège Calvin à Genève. «J'avais pensé au journalisme mais je craignais de me retrouver aux chiens écrasés. Ce dont je rêvais, c’étaient les grandes enquêtes! J'ai préféré les faire en tant que romancier», admet-il aujourd’hui. Dans Condamné au bénéfice du doute (Bernard Campiche, 2016), il plonge dans l’affaire Jaccoud, du nom du grand avocat genevois condamné pour meurtre en 1960, un scandale qui a ébranlé Genève et captivé les médias internationaux.
Des trajectoires qui bifurquent
Dans La Scandaleuse Madame B. (Albin Michel, 2020), il revient sur une affaire concomitante à l'affaire Jaccoud, l'affaire Josette Bauer, condamnée pour parricide. Le procès, de nouveau, est très suivi. Truman Capote, qui venait d'écrire De Sang-Froid , se penche dessus. En vue d’un nouveau livre? Il ne sera jamais écrit mais Pierre Béguin fait de Truman Capote un personnage central de La Scandaleuse Madame B. imaginant une correspondance entre l'écrivain américain plusieurs proches de Josette Bauer «la diabolique» comme la surnommaient les journaux l'époque. «Genève a tout fait pour casser cette femme qui n'entrait pas dans les codes moraux de l'époque. Josette Bauer, Truman Capote, Pierre Jaccoud, Alfred Luginbühl: tous ont dévié du cours normal de leur existence et tous ont souffert d'abandon dans l'enfance. Ces trajectoires qui bifurquent me fascinent. Le réel dépasse alors la fiction la plus échevelée.»
«La guerre n'est jamais une histoire entre des gentils et des méchants»
«La guerre n'est jamais une histoire entre des gentils et des méchants»
Au journalisme, Pierre Béguin a préféré l’enquête romanesque. Après La Scandaleuse Madame B ., il tente de comprendre, dans Au nom du feu , ce qui a pu pousser un jeune soldat suisse à déserter pour rejoindre la Waffen SS sur le front russe.
Huit mars 1942: un homme de 24 ans, officier de l'armée suisse, chargé de tout son barda militaire, gravit le versant suisse du Suchet, dans le Jura vaudois. Son but: passer en France, de l'autre côté de la montagne, et rejoindre la Waffen-SS pour aller se battre sur le front russe. Côté français, un paysan ou un garde forestier, voyant ce soldat suisse dévaler la forêt à grande vitesse, tente de le mettre en garde: «Arrêtez. Monsieur! Ne descendez pas plus loin! En bas, il y a les Boches...» Le jeune lieutenant Alfred Luginbühl ne s'arrêtera pas. Il a fait le choix de déserter. Il a fait le choix de l’Allemagne.
Ainsi s'ouvre le nouveau roman de Pierre Béguin, Au nom du feu , basé sur la véritable histoire de l'officier Luginbühl. Qu'est-ce qui pousse un individu à faire bifurquer sa vie d'une telle manière? À rompre avec son pays, sa famille? Qu'est-ce qui conduit à choisir le mauvais camp? Ces questions sous-tendent de part en part ce livre remarquablement construit qui offre des reconstitutions salsissantes d'une enfance martyrisée dans la Suisse romande de l'entre-deux-guerres puis une plongée plus vraie que nature sur le front est en Carélie, dans un camp de prisonniers en URSS, puis sous les tapis de bombes déversés par les Alliés sur les habitants de Berlin et de Königsberg.
Enfance paradisiaque
Pierre Béguin n'a pas choisi le récit chronologique des événements. À la scène inaugurale de la désertion succède un retour à la petite enfance paradisiaque d'Alfred à Merligen, au bord du lac de Thoune. Tout le roman va progresser dans cette alternance entre les années de guerre et celles qui ont précédé le basculement du côté de l'Allemagne nazie. Le lecteur découvre ainsi comment la violence de la guerre est apparue comme la seule issue pour expurger une somme inouïe de violences endurées après avoir été brutalement arraché à sa famille de Merligen alors qu'il avait 7 ans.
Cette violence va devenir institutionnelle lorsque l'adolescent sera placé à 15 ans dans la Maison de correction pour mineurs des Croisettes, à Vennes, au-dessus de Lausanne. Un centre de détention où tout enfant jugé déviant (parents divorcés. enfants fugueurs, etc.) se retrouve soumis à des travaux de forçats, des humiliations, des passages à tabac. Grâce aux souvenirs précis qu'Alfred Luginbühl a consignés dans un journal, c'est tout un passé, difficilement concevable aujourd'hui, qui se déploie avec la force d'un cauchemar où tout serait vrai: les surnoms des adultes bourreaux, les stratégies pour recevoir les repas, les rituels, les brimades.
Littérature du réel, roman vérité: toute la carrière d'écrivain de Pierre Béguin est placée sous le signe de l'enquête, qu'il s'agisse de faits divers fameux ayant défrayé la chronique dans la Genève des années 1950 ou de drames intimes qu'il a lui-même vécus. C'est au cours d’une soirée chez des connaissances à Genève il y a quelques années qu'il entend quelqu’un raconter être le fils d'un déserteur de l’armée suisse ayant fait le choix de la Waffen-SS. «Tout écrivain entendant cela ne peut que dresser l'oreille», explique-t-il dans un café de la place Neuve.
Depuis la mort d'Alfred en 1995, le fils avait conservé les notes que son père avait prises sur sa vie. «Il a noté une somme extraordinaire de détails du quotidien, sur les Croisettes à Lausanne, sur ses conditions de vie dans un camp SS en Carélie, sur le camp de prisonniers où il a été amené en URSS. Il énonçait les faits mais ne les racontait pas. Il ne dit rien sur les conditions de son évasion du camp de prisonniers par exemple. Il écrit qu'en Finlande, il a tué un officier allemand qui voulait appliquer une politique de la table rase et tuer les civils. Alfred s'y est opposé. Mais il ne raconte pas l'événement. J'ai comblé les trous. À partir d'une ligne de notes. j’écrivais 60 pages», explique le romancier.
Le point de vue de l’autre
Il a aussi donné à Alfred l'épaisseur d’un personnage de roman: «Je voulais comprendre comment quelqu'un peut être amené à faire un tel choix. J'en ai fait un personnage qui évolue depuis les conceptions de l’honneur, de la guerre, de l'ordre qu'il s'était construites. L'expérience de la guerre va les déconstruire.» On fait remarquer à Pierre Béguin que les passages où Alfred déambule dans Berlin détruit, au milieu de civils hagards et en haillons, sont d'un réalisme, là encore, impressionnant: «Le point de vue des Alliés prédomine sur la Deuxième Guerre mondiale. Le point de vue allemand est ignoré ou minimisé. Or la guerre n'est jamais une histoire de gentils d'un côté et de méchants de l'autre. Quatre-vingts ans après la fin de la guerre, on peut, je pense, s'intéresser au point de vue des civils allemands.»
Après de longs périples en Amérique du Sud, Pierre Béguin a fait toute sa carrière professionnelle comme professeur de français au Collège Calvin à Genève. «J'avais pensé au journalisme mais je craignais de me retrouver aux chiens écrasés. Ce dont je rêvais, c’étaient les grandes enquêtes! J'ai préféré les faire en tant que romancier», admet-il aujourd’hui. Dans Condamné au bénéfice du doute (Bernard Campiche, 2016), il plonge dans l’affaire Jaccoud, du nom du grand avocat genevois condamné pour meurtre en 1960, un scandale qui a ébranlé Genève et captivé les médias internationaux.
Des trajectoires qui bifurquent
Dans La Scandaleuse Madame B. (Albin Michel, 2020), il revient sur une affaire concomitante à l'affaire Jaccoud, l'affaire Josette Bauer, condamnée pour parricide. Le procès, de nouveau, est très suivi. Truman Capote, qui venait d'écrire De Sang-Froid , se penche dessus. En vue d’un nouveau livre? Il ne sera jamais écrit mais Pierre Béguin fait de Truman Capote un personnage central de La Scandaleuse Madame B. imaginant une correspondance entre l'écrivain américain plusieurs proches de Josette Bauer «la diabolique» comme la surnommaient les journaux l'époque. «Genève a tout fait pour casser cette femme qui n'entrait pas dans les codes moraux de l'époque. Josette Bauer, Truman Capote, Pierre Jaccoud, Alfred Luginbühl: tous ont dévié du cours normal de leur existence et tous ont souffert d'abandon dans l'enfance. Ces trajectoires qui bifurquent me fascinent. Le réel dépasse alors la fiction la plus échevelée.»
L’histoire vraie d’un Suisse qui voulait servir le IIIe Reich
Dernier livre de Pierre Béguin
L’histoire vraie d’un Suisse qui voulait servir le IIIe Reich
L’auteur de La Scandaleuse Madame B. évoque une autre destinée hors du commun dans Au nom du feu
L’écrivain genevois Pierre Béguin aime les destinées hors du commun. Surtout celles qui ont un ancrage genevois ou tout au moins suisse romand. Après Condamné au bénéfice du doute (2016), un ouvrage qui explorait l’affaire Jaccoud, et La Scandaleuse Madame B. (2020), consacré à la vie rocambolesque de Josette Bauer, voici Au nom du feu. On y découvre l’existence d’un certain Alfred Luginbühl citoyen suisse au passé tumultueux. Il choisit en mars 1942 de quitter son pays à pied pour rejoindre l’occupant allemand outre-Jura et lui proposer de servir sous la bannière du IIIe Reich. La motivation avouée d’Alfred réside dans l’inaction imposée aux mobilisés suisses, dont il fait partie, et à son désir de lutter sur le terrain contre le communisme.
Pierre Béguin s’est intéressé aux autres raisons d’Alfred Luginbühl, celles que le déserteur n’avait sans doute pas analysées lui-même, car elles sont étroitement liées à sa personnalité façonnée par un terrible parcours de vie. L’auteur n’a pas cherché à disculper son personnage en lui cherchant des excuses. Il s’est simplement passionné pour les origines de la décision insolite de ce garçon de rejoindre les Allemands.
Un projet effroyablement dangereux qui manque lui coûter plus d’une fois la vie sur le front de l’Est. Pierre Béguin plonge le lecteur dans l’enfance et l’adolescence désastreuses de cet homme abandonné à la naissance, adopté par de bons parents nourriciers au bord du lac de Thoune, repris à eux par sa mère biologique qui ne l’aime pas, régulièrement battu par le mari de celle-ci, à Montreux où ce couple diabolique vit avec lui.
Goût du détail réaliste
Alfred s’endurcit, fugue et fugue encore, la violence qu’il subit devient banale pour lui. Le récit de cette détresse et du perpétuel besoin de fuir qui en découle, occupe plusieurs chapitres entre lesquels on découvre les aventures du soldat en Allemagne et en Finlande, décrites avec une puissance d’évocation et un goût du détail réaliste qui font honneur à Pierre Béguin. L’écrivain s’est documenté aux meilleures sources pour donner vie à ses descriptions et nous précipiter sans pitié dans le feu de l’action. Ses scènes de guerre contre les Russe, ses récits de captivité et d’évasions, résonnent particulièrement à l’heure où de telles horreurs se répètent sur le front russe d’Ukraine.
Comment Pierre Béguin a-t-il découvert l’histoire vraie d’Alfred Luginbühl? «Les hasards de la vie m’ont mis en présence de l’un de ses fils. Après son retour en Suisse et une condamnation légère, l’ancien déserteur avait fondé une famille à Genève où il a vécu jusqu’à sa mort en 1995. La conversation est venue sur les notes qu’il avait laissées sur sa vie. Son fils me les a confiées et je suis parti de là», confie l’auteur de Au nom du feu .
L’histoire vraie d’un Suisse qui voulait servir le IIIe Reich
Dernier livre de Pierre Béguin
L’histoire vraie d’un Suisse qui voulait servir le IIIe Reich
L’auteur de La Scandaleuse Madame B. évoque une autre destinée hors du commun dans Au nom du feu
L’écrivain genevois Pierre Béguin aime les destinées hors du commun. Surtout celles qui ont un ancrage genevois ou tout au moins suisse romand. Après Condamné au bénéfice du doute (2016), un ouvrage qui explorait l’affaire Jaccoud, et La Scandaleuse Madame B. (2020), consacré à la vie rocambolesque de Josette Bauer, voici Au nom du feu. On y découvre l’existence d’un certain Alfred Luginbühl citoyen suisse au passé tumultueux. Il choisit en mars 1942 de quitter son pays à pied pour rejoindre l’occupant allemand outre-Jura et lui proposer de servir sous la bannière du IIIe Reich. La motivation avouée d’Alfred réside dans l’inaction imposée aux mobilisés suisses, dont il fait partie, et à son désir de lutter sur le terrain contre le communisme.
Pierre Béguin s’est intéressé aux autres raisons d’Alfred Luginbühl, celles que le déserteur n’avait sans doute pas analysées lui-même, car elles sont étroitement liées à sa personnalité façonnée par un terrible parcours de vie. L’auteur n’a pas cherché à disculper son personnage en lui cherchant des excuses. Il s’est simplement passionné pour les origines de la décision insolite de ce garçon de rejoindre les Allemands.
Un projet effroyablement dangereux qui manque lui coûter plus d’une fois la vie sur le front de l’Est. Pierre Béguin plonge le lecteur dans l’enfance et l’adolescence désastreuses de cet homme abandonné à la naissance, adopté par de bons parents nourriciers au bord du lac de Thoune, repris à eux par sa mère biologique qui ne l’aime pas, régulièrement battu par le mari de celle-ci, à Montreux où ce couple diabolique vit avec lui.
Goût du détail réaliste
Alfred s’endurcit, fugue et fugue encore, la violence qu’il subit devient banale pour lui. Le récit de cette détresse et du perpétuel besoin de fuir qui en découle, occupe plusieurs chapitres entre lesquels on découvre les aventures du soldat en Allemagne et en Finlande, décrites avec une puissance d’évocation et un goût du détail réaliste qui font honneur à Pierre Béguin. L’écrivain s’est documenté aux meilleures sources pour donner vie à ses descriptions et nous précipiter sans pitié dans le feu de l’action. Ses scènes de guerre contre les Russe, ses récits de captivité et d’évasions, résonnent particulièrement à l’heure où de telles horreurs se répètent sur le front russe d’Ukraine.
Comment Pierre Béguin a-t-il découvert l’histoire vraie d’Alfred Luginbühl? «Les hasards de la vie m’ont mis en présence de l’un de ses fils. Après son retour en Suisse et une condamnation légère, l’ancien déserteur avait fondé une famille à Genève où il a vécu jusqu’à sa mort en 1995. La conversation est venue sur les notes qu’il avait laissées sur sa vie. Son fils me les a confiées et je suis parti de là», confie l’auteur de Au nom du feu .